La spécificité de 2012 : France des extrêmes ou France de l’apaisement ?

La spécificité de 2012 : France des extrêmes ou France de l’apaisement ?

25 janv. 2012 - 

S'il ne renverse pas la table, le directeur général délégué d'Ipsos tente ici de remettre les faits à l'endroit. Et ça n'est pas forcément ce entend le plus fréquemment depuis quelques mois. Pour Brice Teinturier, les Français pourraient fort bien voter pour celui qui proposera l'apaisement plutôt que la révolte. Une analyse publiée dans la revue l'Hémicycle, que nous reproduisons.


Il y a aujourd’hui des ajustements et des évolutions d’opinion mais il n’y a pas ou pas encore de bouleversements majeurs : depuis début janvier, François Hollande a en effet stabilisé sa baisse de décembre et domine nettement le 1er tour, avec 28% environ des intentions de vote quel que soit l’institut et des seconds tours toujours ultra dominants, autour de 57%. François Bayrou a progressé et s’est installé dans une zone à 14% sans toutefois remettre en cause la domination du candidat socialiste. Jean-Luc Mélenchon progresse également et se situe maintenant à 8%, voire un peu plus. Les choses sont en revanche plus incertaines pour Nicolas Sarkozy qui, après être remonté en décembre, se tasse à nouveau autour de 23% des suffrages tandis que Marine Le Pen semble a minima stable selon certains, en progrès pour d’autres, dans une zone pouvant aller jusqu’à 20%.

La campagne semble donc atone. La presse s’ennuie. Les choses bougent un peu mais pas suffisamment pour indiquer une direction claire et en tous cas, qui remettrait en cause la victoire annoncée de François Hollande. Au-delà des constructions intellectuelles artificielles qui fleurissent ici ou là, deux scénarii sont à envisager.

1er scénario : la flambée des extrêmes. Sur fond de crise profonde et de parallèle avec la situation des années trente, ce scénario est alimenté par le fort niveau mesuré du vote Le Pen et produit des anticipations de présence au second tour de sa candidate. Une telle hypothèse n’est naturellement pas à exclure mais elle suppose de nombreux éléments qui ne sont pas encore mesurés (et notamment une poussée supplémentaire de François Bayrou au seul détriment de Nicolas Sarkozy). Mais surtout, en l’état actuel, on confond « fort niveau du Front National » et « poussée de la contestation du système ». Or, que constatons-nous ? Que même en incluant Jean-Luc Mélenchon dans les forces opposées au système de gouvernement, qui serait incarné par Le PS, les Verts, le Modem et l’UMP – inclusion par ailleurs très discutable, le Front De Gauche n’étant pas l’extrême gauche -, on obtient un bloc un peu en dessous de 30%. Il n’y a donc pas, ou pas encore, de flambée des votes périphériques au système à un niveau inégalé. Le niveau est certes important ; il traduit la colère de pans entiers de la société et il ne s’agit ni de le nier ni de le minimiser. Mais il n’y a pas une envolée et l’on reste même plutôt un peu en deçà du pic de 2002 (29,7%).

Second scénario : le désir d’apaisement. C’est ce scénario qui, moins en vogue, nous semble néanmoins le plus en phase avec la réalité électorale mesurée mais aussi, les tendances sociétales de ces toutes dernières années. Bayrou + Hollande + Sarkozy représentent près des 2/3 des intentions de vote. François Hollande a pris le PS au centre gauche et non « à gauche toute ». Comme lui, François Bayrou jouent la carte du rassemblement et dénonce les excès. Et les difficultés de Nicolas Sarkozy, dont les causes sont multiples – crise du résultat, désenchantement profond par rapport au contrat de 2007, coupure avec le peuple – relèvent aussi d’un mode de gouvernance aujourd’hui rejeté et que le chef de l’Etat s’efforce de corriger : moins vertical voire brutal, moins « clivant », moins axé sur la performance, l’action et le résultat immédiat d’un seul. De fait, ce que nos observatoires sociologiques montrent, c’est une demande de ré-humanisation de la société française : la place prise par le numérique et le digital dans les relations humaines créent une contre tendance marquée par un désir de rapports plus « authentiques » et « humains » ; la brutalité de la crise et les déclassements qu’elle opère ou, a minima, l’impossible projection d’un avenir meilleur qu’elle entraîne, génère un retour sur soi, un désir de prendre davantage le temps et de se consacrer à l’essentiel. L’urgence et l’importance de la décision n’ont évidemment pas disparu mais on veut retrouver le sens de la durée et de rapports pacifiés. Enfin, une société plus respectueuse des personnes est la première aspiration des Français.

Il est donc parfaitement possible d’avoir une Marine Le Pen à un très haut niveau sans que cela signifie pour autant que la société se soit « droitisée » – thèse simpliste et au surplus erronée – ou même, que la contestation soit le mode dominant de ce que la France recherche ou exprime actuellement. Que le pays ait peur de l’avenir est une certitude. Mais cette peur alimente aussi bien la « politisation négative » que les « choix raisonnables ». En 2007, on assistait à une érotisation et à une hystérisation de la relation à des candidats de fait étonnants et clivants. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Que cela frustre une partie des électeurs et des commentateurs de 2012 est compréhensible mais pourrait être la marque de cette élection. Et le signe de ce désir d’apaisement.  

Dans ce contexte, quel est le potentiel d’un François Bayrou pour accéder au second tour ? La progression du leader du Modem est forte notamment en termes d’image : 5 mois de hausses consécutives dans le baromètre Ipsos Le Point, ce qui le hisse à la première place (56% de jugements favorables, comme François Hollande mais avec un peu moins de jugements défavorables). Des items d’image également en progression sur toutes les dimensions. Des jugements très positifs (plus de 60%) sur son image personnelle (« sincère », « honnête », « sympathique », « a des convictions »…). Et un doublement des intentions de vote en sa faveur, de 7% à 14%, avec notamment des électeurs de François Bayrou de 2007 et/ou des sympathisants Modem qui l’avaient quitté, le redécouvrent et reviennent vers lui.

Mais la route est encore longue pour le leader centriste : son image politique progresse mais 60% des Français estiment encore qu’il n’a pas la stature présidentielle et 56% qu’il ne tiendra pas ses engagements. Les certitudes de choix évoluent à la hausse mais sont encore très faibles : de l’ordre de 35%, alors qu’elles sont à plus de 60% pour les électeurs de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Et son positionnement toujours difficile : pour progresser, faut-il envoyer des signaux à droite pour capter des électeurs de Nicolas Sarkozy ? Mais comment alors ne pas faire fuir la sensibilité de gauche ? Faut-il rester au centre du système ? Mais avec qui gouverner ?

A ce stade de la campagne, la probabilité reste donc toujours orientée en faveur d’une second tour Hollande / Sarkozy et d’une victoire du premier. Même avec une Marine Le Pen élevée. Même avec un François Bayrou en progression. Après un mois de janvier déterminant, février sera donc décisif pour inverser les tendances… ou les confirmer.

Brice Teinturier
Directeur Général Délégué,
brice.teinturier@ipsos.com



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