Résultats, mode d'emploi

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18 avr. 2012 - 

Depuis 1965, les présidentielles, à l'exception de 1974, ont montré que l'élection du Président était inscrite et lisible dans les résultats du premier tour. Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos,  donne les éléments d'analyse qui, dès le 22 avril au soir, permettront d'anticiper ce qui pourrait se produire le 6 mai. Une analyse publiée dans le dernier numéro de la revue l'Hémicycle, que nous reproduisons.


Dans un paysage politique complexe, où 5 candidats pourraient obtenir un score à deux chiffres, ce qui ne s’est jamais vu sous la 5ème république, comment lire les résultats au soir du 22 avril ?

L’abstention : à l’exception de 2007, la montée de l’abstention est une tendance lourde et régulière qui s’est vérifiée à tous les scrutins depuis une trentaine d’années, qu’il s’agisse de la présidentielle ou d’élections intermédiaires. Ce ne sont pourtant pas les abstentionnistes systématiques qui ont progressé mais les abstentionnistes intermittents. En ce sens, il faut bien parler d’une abstention politique : la mondialisation d’une part, la crise du résultat d’autre part, notamment en matière de lutte contre le chômage, fabriquent le vidage des urnes et posent chaque jour à un peu plus de citoyens la question de l’utilité de leur vote. S’il s’y ajoute de l’indifférenciation dans l’offre politique, comme en 2002, l’abstention s’amplifie d’autant et atteint des niveaux record. A plus de 28% le 22 avril, on franchirait ainsi une nouvelle frontière dans la désillusion. Ce n’est pourtant pas ce que nous mesurons aujourd’hui, car il y a aussi dans ce scrutin des leviers de mobilisation : à travers la politisation négative et un vote de rejet d’une part, que cela soit,  à gauche, à l’encontre de Nicolas Sarkozy ou, à droite, de « Jean-Luc Mélenchon le rouge » ; mais aussi, dans la volonté de soutenir des candidats (Front de gauche, Front National notamment) pour influencer ou déplacer les lignes politiques. Bref, il y a de l’enjeu potentiel. Entre 24% et 28% d’abstention, on serait donc non pas dans le record de 2002 mais dans une zone parmi les plus élevées. Entre 20% et 24%, en deçà du record de participation de 2007 (16% seulement d’abstention) mais aux alentours de 1995 (21,6%), ce qui ne serait pas si mal. A moins de 20%, ce serait une divine surprise.    

Le poids du bloc de gauche : c’est la façon la plus aisée de comprendre le scrutin du 22 avril. En effet, les reports relativement massifs du Front de gauche et des écologiques sur le candidat socialiste en font une boussole assez stable que l’on peut suivre dans le temps. Alors qu’à l’inverse, le bloc de droite est moins homogène, en raison de reports du Front national sur le candidat de la droite parlementaire moins élevés que ceux du Front de gauche sur la gauche mais aussi, du cas Bayrou qui en 2002 faisait totalement partie du bloc de droite et depuis 2007, s’en est affranchi. A 45% et plus pour la gauche, on serait donc à au moins 9 points de plus qu’en 2007 (36%) et dans une zone particulièrement élevée pour la gauche, celle qui l’amène au seuil de la victoire ou à la victoire : 46% en 1974, 46,8% en 1981 (hors Brice Lalonde), 49% en 1988. D’autant que la droite parlementaire est aujourd’hui handicapée par un Front national à haut niveau qui n’existait pas en 1974 et en 1981 et qu’elle dispose donc de beaucoup moins de réserves qu’à l’époque. Entre 42% et 44%, on se situerait au niveau de 2002 (43%), la dispersion en moins : ce serait certes mieux qu’en 2007 et plutôt à l’avantage de la gauche mais dans une épure resserrée. A 41% et moins, la gauche est perdante, comme en 1995 (40,5%) et en 2007 (36%).

Les ordres d’arrivées : c’est une variable secondaire par rapport au poids des blocs et dont l’importance est avant tout symbolique. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est négligeable. Si Nicolas Sarkozy est légèrement derrière François Hollande, il cumulera une difficulté arithmétique à une difficulté symbolique, puisque c’est son équipe qui a fait du « croisement des courbes » un enjeu tout au long de la campagne. S’il est légèrement devant mais que la gauche est à 44/45% ou plus, l’avantage symbolique est faible par rapport à l’arithmétique. Si en revanche il est légèrement devant et que la gauche se situe à 43% ou moins, l’ordre d’arrivée devient important, et ce a fortiori si l’écart est supérieur à 2 points. Rappelons cependant que jusqu’à maintenant, tous les Présidents ayant postulé à un second mandat sont arrivés en tête du 1er tour : VGE en 1981, mais il a perdu. François Mitterrand en 1988 et Jacques Chirac en 2002, qui ont en revanche gagné.

De la même manière, la bataille entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen relève d’une symbolique inégale : si le candidat du Front de gauche est devant la candidate du Front national, il aura gagné son pari et ce sera la 1ère fois que la gauche inscrit deux de ses candidats dans le trio de tête. Si c’est l’inverse, Marine Le Pen aura enraciné le FN et pleinement réussit la transition avec son père.

Les niveaux : combinés au poids des blocs et à l’ordre d’arrivée, ils constituent la 3ème information cruciale :

  • au-delà de 30%, net succès pour Nicolas Sarkozy qui déjoue les pronostics. Entre 28% et moins de 30%, succès relatif : au point haut du rééquilibrage attendu mais à un niveau sans doute encore insuffisant pour l’emporter. En dessous, échec.
  • Entre 26% et 28%, succès pour François Hollande, qui se situerait au-delà du score de François Mitterrand de 1981 (25,8%), de Lionel Jospin en 1995 et en 2002 (23,3% et 16,2%) et de Ségolène Royal en 2007 (25,9%). A 24 ou 25%, forte déception. En dessous, échec.
  • Jean-Luc Mélenchon : à moins de 10%, échec. Entre 10% et 12%, succès relatif. A 13% ou 14%, réel succès et garantie de peser pour le 6 mai et au-delà. Au-delà de 15% et si devant Marine Le Pen, triomphe.
  • Marine Le Pen : à moins de 14%, échec, compte tenu du score de Jean-Marie Le Pen à chaque présidentielle, à l’exception de 2007. Entre 14% et 15%, enracinement et succès, et influence considérable sur le second tour et au-delà. A plus de 15% et si devant Jean-Luc Mélenchon, triomphe.
  • A plus de 12%, François Bayrou limite la casse et pèse sur le second tour, a fortiori s’il est 4ème ou 3ème plutôt que 5ème. Entre 10% et 12%, échec par rapport aux 18,6% de 2007 mais une influence qui perdure. En dessous de 10%, désastre.
  • Eva Joly : à moins de 2,5%, échec ou désastre. Entre 2,5% et 4%, le score traditionnel du candidat écologiste à la présidentielle. A 5% et plus, la divine surprise.
  • Philippe Poutou et Nathalie Arthaud : à – de 2%, échec. Entre 2% et 4%, semi succès. Au-delà, divine surprise.
  • Nicolas Dupont Aignan : à – de 1%, échec, a fortiori si Eva Joly est devant. A 1,5% ou 2% et plus, pari réussi.
Brice Teinturier
Directeur Général Délégué,
brice.teinturier@ipsos.com



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