Vivre au présent dans la France d’aujourd’hui

Vivre au présent dans la France d’aujourd’hui

27 févr. 2012 - 

Futur incertain et inquiétant, passé révolu... Vivre au présent dans la France d'aujourd'hui, ici et maintenant : la tendance qui monte, comme l'explique Rémy Oudghiri, Directeur du département Tendances et Insights, Ipsos Public Affairs, dans une interview réalisée pour le dernier numéro d'Ipsos Flair.


Vivre au présent dans la France d’aujourd’hui : ici et maintenant, la tendance qui monte ?

Pour les Français, l’impératif de vivre ici et maintenant s’est nettement accentué ces derniers mois, pour deux raisons essentielles :

  1. A leurs yeux, le futur apparaît absolument incertain ; ils ont le sentiment que la situation actuelle va s’aggraver.
  2. Le passé n’est plus considéré comme une solution ; la nostalgie a des limites…

Dans ce contexte, il y a un indicateur qui est assez frappant. On le mesure maintenant depuis 2006 : « Ce qui compte surtout, pour moi, c’est de me faire plaisir, les autres arrivent toujours après ». C’est évidemment une phrase qui, dans sa formulation, est très radicale, un peu provocatrice. En 2006, il y avait 7% des gens qui se reconnaissaient dans cette affirmation, pour ainsi dire très peu, et c’est ce que nous attendions. De toute façon, nous ne sommes pas tellement attentifs à ce chiffre en valeur absolue, mais à la manière dont il évolue dans le temps. De fait, celui-ci a très peu varié entre 2006 et 2008. Il a commencé à augmenter en 2010, il est passé de 7% à environ 12%. Puis, il a atteint 16% en 2011. Il a donc quasiment triplé en quelques années ! Comment interpréter ce bond ? Il me semble que les gens, maintenant, n’hésitent plus à affirmer la primauté de leur plaisir, même si cela doit se faire au détriment des autres. C’est maintenant que ça se passe, ce n’est pas hier, ce n’est pas demain. Si on ne le fait pas maintenant, ça ne se fera jamais. Bien sûr, 16% ce n’est pas du tout la majorité des gens, même s’il y a sans doute de la sous-déclaration sur un item formulé de façon aussi radicale. Mais il y a autre chose. La majorité des gens se montre de moins en moins négative par rapport à cet item. Autrement dit, la majorité de ceux qui sont en désaccord baisse de manière significative. Plutôt que d’exprimer leur désaccord, ils se placent en position de neutralité (ni d’accord, ni pas d’accord). Tout se passe comme si une proportion croissante de la population était de plus en plus compréhensive par rapport à des comportements que certains n’hésiteraient pas à décrire comme égoïstes ou, si l’on reste dans une forme d’interprétation « neutre », hyper-individualistes, en se disant finalement : si c’est leur façon à eux de vivre l’époque présente, eh bien c’est tout à fait leur droit…

A travers ce seul indicateur, on valide assez bien, je crois, l’idée que le culte du présent est de plus en plus à l’ordre du jour. D’ailleurs, il y a de nombreux indicateurs qui montrent le retour d’un désir de se faire plaisir sans réserve. Les marchés dynamiques en ce moment ? Le chocolat, la cosmétique accessible, le maquillage, le vernis à ongles... On sent une envie d’injecter de la légèreté et de la couleur dans sa vie. Le plaisir suprême aujourd’hui, c’est aussi le voyage. Quand on interroge les Français sur leurs « priorités plaisir », une des aspirations les plus fortes réside dans le voyage. On a envie de profiter de sa vie, maintenant, pour aller visiter le plus de pays possible.

Autre tendance plaisir : le désir de luxe, qui avait été un peu bousculé en 2009, revient en force, et pas seulement en Chine… Car si tout le monde parle de la Chine ou du Brésil, les pays développés ne sont pas en reste. Partout, et c’est une des surprises de cette décennie qui commence, le luxe gagne en valeur. On observe, toutes choses égales par ailleurs, le même mouvement que pour l’or. Le luxe est devenu une « valeur refuge ». Plus un bien est cher, plus il apparaît comme un investissement, et plus il garantit la durabilité de cet investissement. Tu achètes une montre très cher, tu peux la revendre, tu peux aussi la transmettre.Mais l’aspect « investissement » du luxe n’est qu’une facette de la fascination qu’il exerce aujourd’hui. Il y a aussi une valeur personnelle… Il y a le plaisir de se mettre soi-même en valeur. Le luxe aujourd’hui s’affiche non pas nécessairement dans un but de statut social, mais de plaisir personnel. Phénomène saisissant en période de crise : certaines des personnes interrogées nous disent être prêtes à faire des sacrifices pendant plusieurs mois pour ensuite se faire plaisir à travers l’achat d’un beau sac ou d’une belle robe de plusieurs centaines d’euros… Pourquoi ? Toujours la même motivation : parce que c’est maintenant que ça se passe... C’est une forme de récompense qu’on s’offre à soi-même.

Autre inflexion significative : on commence à tourner le dos à la décennie 2000-2010 et notamment avec la première version, catastrophiste, du développement durable. On le voit dans les enquêtes, cette notion n’est plus aussi mobilisatrice qu’au cours de la seconde moitié de la décennie. Les gens pensent moins aux futures générations. Il s’agit là d’un concept beaucoup trop abstrait. La philosophie du développement durable pâtit en effet de deux choses : 1) elle a trop usé de l’argument anxiogène (du style « la planète va disparaître », « les ressources vont s’épuiser », etc.) et ça, ça ne fonctionne plus, les gens n’ont plus nécessairement envie d’avoir peur – ou leur hiérarchie des peurs s’est déplacée, des craintes écologiques vers les craintes économiques, et 2) cette philosophie a communiqué de façon trop « globale », elle a perdu en chemin la connexion avec la vie réelle au moment même où la crise se rappelait au mauvais souvenir des consommateurs.

Le futur compte-t-il encore, malgré tout ?

Pour autant, cela signifie-t-il que les gens ont fait une croix sur le futur ? C’est là que j’apporterais des nuances. Dans l’observatoire de la maturité lancé par Ipsos Public Affairs en 2011, on a été surpris par l’importance prise par l’idée de transmission. Quand on demande aux gens d’évaluer les critères qui permettent de dire que l’on a réussi sa vie, on trouve bien sûr : avoir trouvé l’âme soeur, rester en bonne santé le plus longtemps possible, fonder une famille… Ce sont des aspirations attendues. Mais, simultanément, une grande majorité des Français âgés de 25 ans et plus considèrent que « transmettre des valeurs à ses enfants » est absolument capital. Le culte du présent n’empêche pas une préoccupation post mortem. C’est une façon de prolonger son existence à travers les valeurs léguées à ses enfants.

Donc je nuancerais sur le côté « sans regret », il y a quand même la volonté du futur qui continue de s’affirmer, même si on voit bien qu’il s’agit d’une volonté qui demeure au plan microscopique, c’est-à-dire celui de ses enfants. Ce n’est pas la planète qui préoccupe, ce n’est pas l’humanité : ces mots-là ne fonctionnent plus du tout. En revanche, on a à coeur de survivre à soi-même à travers ses enfants. S’effondre ainsi la représentation du « senior » égocentrique, égoïste, qui brûlerait ses dernières cartouches avant de disparaître sans tenir compte de sa descendance. Les « seniors » ont envie de se faire plaisir, beaucoup plus que les générations précédentes, celles de leurs propres parents. Mais ils ont aussi, à un moment donné, envie de transmettre quelque chose. C’est très positif, c’est un positif que tu maîtrises, ce n’est pas un positif « global », ni un positif « universel ». En fait ce qui importe, dans tout ça, c’est cette tendance à vivre à son échelle. On parle beaucoup en ce moment du « retour au local ». Derrière cette tendance, il y a la volonté de contrôler. Naturellement, tu as plus d’emprise sur ce que vont devenir tes enfants que sur ce que va devenir la planète…

Humaniser, réhumaniser : la priorité des décideurs en 2012 ?

Le thème de « l’humain » est en train de monter dans toutes nos enquêtes. A l’âge digital, de plus en plus de gens souhaitent retrouver des hommes plutôt que des machines. On vit quand même un moment important : aujourd’hui le taux de pénétration de Smartphone est en train de se rapprocher de la majorité des possesseurs de téléphone portable. D’ailleurs, dans le monde, le nombre de Smartphones et de tablettes vendues en 2011 est désormais supérieur à celui des ordinateurs. Le Smartphone a une particularité : il te permet de rester connecté 100% de ton temps, dans 100% des lieux. Conséquence : tu es suivi en permanence et cela engendre, chez beaucoup de gens une envie de déconnexion temporaire. Non pas la volonté de jeter par-dessus bord les nouvelles technologies : il n’y a pas de mouvement idéologique anti-technologique dans la France d’aujourd’hui. Mais il y a, de plus en plus, la volonté de reprendre le contrôle sur les machines pour retrouver un peu de plaisir à parler avec les gens en face-à-face, à parler avec ses enfants, avec sa famille… Et même par rapport à soi-même, de plus en plus d’individus souhaitent prendre un peu de recul, et gagner en créativité personnelle.

Autre évolution frappante : le magasin – je veux parler du lieu physique – prend de plus en plus d’importance. Les consommateurs valorisent le conseil qu’on leur apporte dans un lieu physique. A l’inverse, les blogs qui avaient le vent en poupe il y a quelques années sont en train de décliner en influence. Les gens y accordent de moins en moins d’importance. Certes, cela a toujours été un phénomène de leaders d’opinion, mais ça l’est de moins en moins…

Quelques mots enfin à propos du phénomène sans rancune, des indignés et de certains paradoxes…

Dans le registre du « sans rancune », il y a un phénomène intéressant, c’est le rapport aux gens riches. Il est particulièrement paradoxal en France. Les classes moyennes françaises ne semblent pas conserver de rancune par rapport aux « riches ». En 2007, on a introduit cet item dans un de nos observatoires : « gagner beaucoup d’argent est indécent ». Minoritaire (environ 30% des personnes interrogées étaient d’accord), il a augmenté en 2009 (on est en plein coeur de la crise), mais pas de beaucoup :3 à 4 points. En 2011, il a baissé à nouveau alors qu’on aurait pu s’attendre au contraire. Malgré la persistance de la crise économique - malgré l’aggravation de la situation des personnes les plus fragiles, et malgré l’augmentation du chômage de longue durée – ce qui est frappant c’est qu’il n’y a pas de révolte en France contre les ultra-riches… Il y a une révolte dans les médias, chez un certain nombre d’intellectuels, de militants, etc. On semble en rester à l’indignation – passagère qui plus est… Belle énigme pour 2012…

Rémy Oudghiri
Directeur du département Tendances & Insights, Ipsos Public Affairs
remy.oudghiri@ipsos.com



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