D'un tour à l'autre

D'un tour à l'autre

09 févr. 2012 - 

A trois mois du 6 mai, les intentions de vote pour le second tour de la Présidentielle sont largement favorables à François Hollande, alors même que le gauche est minoritaire dans les intentions de vote premier tour, par rapport au total droite + extrême droite. L'explication de Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos France, publiée dans le dernier numéro de la revue l'Hémicycle, que nous reproduisons.


A moins de 80 jours du 1er tour de l’élection présidentielle, les intentions de vote de second tour enregistrent un léger tassement mais continuent de donner à François Hollande une avance considérable et inédite : 57% environ. Comment cela est-il possible et quelle est la solidité d’un tel indicateur ?

Avant toute chose, il convient de rappeler que la mesure d’un second tour est par nature plus fragile que celle d’un premier tour. Pour une raison simple : lorsqu’ils répondent, les interviewés n’ont pas connaissance des résultats du 1er tour, ce qui sera le cas dans la réalité et peut naturellement jouer, ne serait-ce qu’à la marge.

Cela étant posé, ce que nous mesurons pour le second tour est d’abord une dérivée profonde de l’arithmétique des résultats du 1er tour. Il faut ici rappeler qu’il est historiquement exceptionnel, sous la Vème république, qu’un second tour ait inversé les résultats qui se profilaient à l’issue d’un premier tour. Dans l’immense majorité des cas, l’arithmétique produit un second tour de confirmation. Parfois, la dynamique vient amplifier au second tour les résultats du premier tour. Plus rarement, un contre mouvement d’opinion vient les tempérer. François Hollande est donc aujourd’hui haut dans les seconds tours parce qu’il est haut au 1er tour (+/- 30%) et parce que le bloc de gauche l’est également, au moins relativement : environ 42%, contre 36% en 2007 au soir du 1er tour.

Le second élément qui explique le haut niveau de François Hollande dans les enquêtes de second tour est d’un autre ordre et relève des matrices de report, c’est-à-dire du comportement des électeurs qui au second tour, n’ont plus le candidat pour lequel ils avaient voté au 1er tour.  Ces matrices sont particulièrement favorables au candidat socialiste et particulièrement défavorables à Nicolas Sarkozy. Elles constituent néanmoins un des points les plus susceptibles d’évoluer. En effet, pour l’instant, les reports des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et d’Eva Joly sur François Hollande sont bons : environ 70% voire davantage, ce qui est assez conforme à ce que l’on observe traditionnellement à gauche. En revanche, et cela est plus récent, le tropisme des électeurs de François Bayrou est également favorable à François Hollande : 40% environ déclarent être prêts à voter au second tour pour le candidat socialiste, 30% pour celui de l’UMP et 30% s’abstiendraient. C’est beaucoup plus que ce qu’obtenait Ségolène Royal en 2007. Par ailleurs et enfin, à cela s’ajoute des reports des électeurs de Marine Le Pen exceptionnellement défavorables à Nicolas Sarkozy : environ 20% voteraient pour François Hollande, ce qui est un niveau assez habituel pour le candidat de gauche mais 38% seulement se reporteraient sur Nicolas Sarkozy alors que traditionnellement, le candidat de la droite parlementaire en recueillait plutôt 50%. Rappelons que Nicolas Sarkozy avait lui-même pulvérisé ce report en 2007, en obtenant au second tour 65% des voix de Jean-Marie Le Pen. Enfin, plus de 40% des électeurs de Marine Le Pen n’iraient pas voter dans un second tour opposant François Hollande à Nicolas Sarkozy.

Il suffit donc que Nicolas Sarkozy, actuellement bas, remonte d’un ou deux points au 1er tour et que François Hollande, actuellement haut, baisse d’un point pour que le 1er levier produise des effets immédiats et mécaniques sur le second tour. Mais il suffit également que les matrices de reports soient, s’agissant du Modem, un tout petit peu moins favorables au candidat socialiste et que celles du FN soient un tout petit peu moins défavorables à Nicolas Sarkozy pour que le second levier joue également. Si les deux se cumulent, on reviendrait très vite à des seconds tours de l’ordre de 53/54% environ, ce qui est parfaitement envisageable.

Dans ces conditions, pourquoi alors mesurer des second tours s’ils sont extrêmement sensibles à des paramètres qui eux-mêmes peuvent assez facilement évoluer ? Parce que ces seconds tours nous apprennent malgré tout beaucoup ! Tout d’abord, en simplifiant le choix et en le ramenant à une forme binaire, ils nous disent clairement la tendance du pays. Elle peut être incertaine lorsque ces seconds tours sont dans une zone 52/48, elle l’est beaucoup moins quand, systématiquement et depuis longtemps, les seconds tours indiquent clairement le même gagnant. Ainsi et contrairement à une idée répandue, à partir de janvier, les seconds tours ont toujours indiqué le rapport de force global : serré et incertain, comme en 1981 et en 2002 ; clairement à l’avantage d’un camp ou d’un candidat, comme en 1988, 1995 et même en 2007. Cela ne veut certainement pas dire que les choses sont « pliées », car une campagne réserve toujours son lot de surprises, d’incertitudes et de déplacements. Mais cela signifie que tout n’est pas non plus possible, qu’il existe des facteurs lourds, que ces facteurs pèsent, qu’il est envisageable de les atténuer mais beaucoup plus compliqué de les inverser.

Le deuxième intérêt de ces seconds tours est précisément d’identifier les matrices de reports qui sont à l’œuvre. Or, ces matrices nous disent aussi l’état d’esprit des Français. La difficulté, par exemple, de Nicolas Sarkozy à reconquérir une partie de l’électorat FN en dit long sur la déception de ces électeurs, voire leur rancœur à son égard. Les reports potentiels des électeurs de François Bayrou au second tour devraient aussi tempérer les constructions intellectuelles de certains commentateurs ou stratèges : « se positionner davantage au centre droit pour devenir ainsi une alternative de droite à Nicolas Sarkozy et s’installer au second tour face à François Hollande » est sur le papier très joli ; dans la réalité, c’est faire fi d’un tropisme qui, on l’a vu, pousse une majorité relative de ces électeurs vers François Hollande. Que feraient ces personnes si le candidat du Modem jouait une carte plus à droite ?

Le troisième intérêt enfin de ces seconds tours est de permettre une lecture précise de la sociologie des électorats et de créer un effet de loupe sur les forces et les faiblesses de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui par exemple, le chef de l’Etat est minoritaire dans toutes les catégories de la population, sauf chez les artisans / commerçants / chefs d’entreprise et les plus de 60 ans, voire 65 ans. Il est également extrêmement faible dans les milieux populaires qui avaient contribué de manière importante à son succès en 2007. C’est dire la difficulté non pas d’un rééquilibrage possible et même très probable des mesures actuelles, mais d’une inversion complète. Février et peut-être l’annonce de candidature de Nicolas Sarkozy nous permettront d’en savoir plus dans ce qui  constitue des séquences à suivre et à analyser en permanence.

Brice Teinturier
Directeur Général Délégué,
brice.teinturier@ipsos.com



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