Présidoscopie – vague 4 : focus sur les hésitants M. Le Pen / N. Sarkozy

Présidoscopie – vague 4 : focus sur les hésitants M. Le Pen / N. Sarkozy

16 févr. 2012 - 

Le dispositif quanti/quali mis en place par Ipsos - Logica Business Consulting pour Le Monde, le CEVIPOF, la Fondapol et la Fondation Jean Jaurès est un outil sans équivalent pour analyser dans toute leur complexité les mouvements d'opinions qui sous-tendent les variations d'intentions de vote Présidentielle 2012. Ainsi, la récente progression de Nicolas Sarkozy (25%, +2) et la baisse symétrique de Marine Le Pen (16%, -2) ne se résument pas à un simple transfert de voix entre les deux candidats. Pour autant, un certain nombre d'électeurs passent de l'un à l'autre. L'enquête en dresse le portrait.


Comme on l’a déjà vu lors des vagues précédentes, les mouvements d’opinion observés dans ce dispositif sont le résultat de flux et de mouvements beaucoup plus complexes et variés que la simple juxtaposition de deux sondages ne le laisserait penser. Ainsi, la baisse de Marine le Pen, tout comme la progression de Nicolas Sarkozy, s’expliquent d’une part par les personnes qui changent de candidat dans les intentions de vote qu’ils expriment et d’autre part par les niveaux de mobilisation qui peuvent évoluer d’une vague à l’autre.

La baisse de Marine Le Pen (-2 points):

La baisse de deux points de Marine Le Pen est essentiellement due à une logique de transfert de votes entre la présidente du Front national et d’autres candidats. Marine Le Pen enregistre ainsi un gain de 0,5 point (personnes qui ne la choisissaient pas le mois dernier et la choisissent désormais), mais elle perd dans le même temps une partie des personnes qui souhaitaient voter pour elle lors de la vague précédente et ne la choisissent plus (-2,5 points). Le solde est donc négatif (-2 points) et ne se fait pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, au profit du seul président de la République. Les flux sont multiples et concernent aussi bien Nicolas Sarkozy (-0,5) que Jean-Luc Mélenchon (-0,5), François Hollande (–0,5) et François Bayrou (-0,5).

La hausse de Nicolas Sarkozy (+2 points) :

La hausse de deux points de Nicolas Sarkozy est quant à elle autant due à une logique de transferts de vote entre candidats (+1 point) qu’à une logique de plus grande mobilisation en sa faveur (+1 point). On enregistre des mouvements en provenance de l'électorat de la présidente du Front National (+0,5), mais aussi d’autres candidats (+0,5). Parallèlement, Nicolas Sarkozy bénéficie d’un surcroît de mobilisation en sa faveur, qui lui permet de gagner un point d'intentions de vote, grâce au ralliement d'électeurs qui n’étaient pas surs de voter la fois dernière.

L'analyse des questions d'opinion, et notamment les traits d’image des candidats ou les comparatifs de crédibilité, apporte un éclairage intéressant sur les motivations de certains électeurs à changer d’intentions de vote. On constate ainsi qu'un certain nombre des traits d’image de Marine Le Pen se dégradent, particulièrement chez les personnes qui ont changé d’opinion et n’ont plus l’intention de voter pour elle. Cela concerne " sa capacité à tenir ses engagements" (-15 points chez les personnes qui "quittent" Marine Le Pen, -4 points en moyenne sur l'ensemble de l'échantillon), "sa stature présidentielle" (-10 contre -3 en moyenne) ou "sa compétence" (-10 contre -4).

A l’inverse, Nicolas Sarkozy enregistre des évolutions favorables sur ce type d'indicateurs, notamment auprès des électeurs qui viennent de décider de voter pour lui. Cela concerne "sa stature présidentielle" (+11 contre +2 en moyenne sur l'échantillon), mais aussi "le fait qu’il soit sympathique" (+14 contre +1) ou qu'il "comprenne les problèmes des Français" (+17 contre +1). Son intervention télévisée a probablement contribué à rassurer une partie de son électorat potentiel. Les personnes ayant changé d’avis au profit de Nicolas Sarkozy semblent également avoir été convaincues par la capacité de l’actuel président de la République à faire face à un certain nombre d’enjeux, comparativement à François Hollande. Nicolas Sarkozy leur paraît ainsi davantage que le candidat socialiste "capable de réduire le chômage" (87%, +12) et de "garantir l’avenir des retraites" (91%, +11).

Les éléments d'analyse qualitative

Les "changeurs" Nicolas Sarkozy -> Marine Le Pen

Populaires et apolitiques : les électeurs passés de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen sont issus d’un milieu plutôt modeste et disent s’intéresser peu à la politique. Leur envie de parler était pourtant manifeste, tant leurs opinions leur paraissent bridées au quotidien.

La peur au cœur de leur discours : c’est l’émotion qui revient le plus souvent dans leurs propos, et qui permet de comprendre non seulement leur rapport au monde, mais aussi leur rapport à la politique : une peur que Marine Le Pen leur semble comprendre et dont elle se fait l’écho, une peur que ces changeurs instrumentalisent aussi, en faisant pression sur un candidat ou un autre. Voter Marine Le Pen est donc un moyen, pour eux, de "faire peur à Nicolas Sarkozy".

Les facteurs expliquant le ralliement à Marine Le Pen :

La déception vis-à-vis de Nicolas Sarkozy : pour ces électeurs qui avaient tous donné à Nicolas Sarkozy un vote enthousiaste en 2007, la politique menée pendant le quinquennat a été très en deçà de leurs attentes, notamment sur le pouvoir d’achat et sur le tandem insécurité-immigration.         

L'attractivité du vote Marine le Pen : dans ce contexte, la candidature Le Pen séduit ces électeurs aussi bien sur la forme, car on apprécie le franc-parler de la candidate, que sur le fond, dans la mesure où l’immigration et l’insécurité sont au cœur de la matrice idéologique du FN.

Mais un ralliement qui reste fragile :

L'ambivalence vis-à-vis de Nicolas Sarkozy : ces changeurs sont pour ainsi dire pris en tension entre les actes du président –un quinquennat globalement décevant – et les paroles du futur candidat, qui continuent de les séduire et auquel ils ont, presque malgré eux, envie de donner une seconde chance. L’intervention télévisée du chef de l’Etat dimanche 29 janvier semble avoir joué un rôle important dans la remobilisation de cet électorat.

Les faiblesses de Marine Le Pen : le manque de stature de la candidate suscite des doutes pour ceux-là mêmes qui disent vouloir voter pour elle. L’envergure du chef de l’Etat "capitaine dans la tempête" souligne, par comparaison, le déficit d’expérience de Marine Le Pen.

Les changeurs Marine Le Pen -> Nicolas Sarkozy

Aisés et pragmatiques : les changeurs passés de Marine Le Pen à Nicolas Sarkozy sont issus d’un milieu plutôt aisé. Ils s’intéressent à la politique et leurs connaissances sur ce sujet sont manifestes.

L'argent au cœur de leur discours : ces électeurs, qui possèdent parfois un patrimoine immobilier ou des investissements financiers, se décrivent volontiers comme pragmatiques. La situation économique de la France les préoccupe, et les réponses économiques apportées pour faire face à la crise constituent  pour eux un enjeu majeur de cette campagne électorale : ils sont donc en attente de solutions crédibles et réalistes.

La tentation Marine Le Pen : c’est la reprise par Marine Le Pen du triptyque sarkozyste de 2007 immigration, insécurité, identité nationale qui explique leur brève attirance pour la candidate FN. Indéniablement aussi, la fougue de la candidate et son franc-parler en ont séduits plus d’un.

Les facteurs expliquant le ralliement à Nicolas Sarkozy :

De réelles zones de faiblesses chez Marine Le Pen : pour tous, le programme économique de la candidate FN, et notamment la sortie de l’euro, sont perçus comme irréalistes, voire dangereux. S’ajoutent à cela son déficit d’envergure politique et internationale, et enfin son manque d’équipe, dans la mesure où la candidate paraît faiblement entourée.

Des qualités chez Nicolas Sarkozy : ces changeurs exonèrent partiellement le chef de l’Etat de son bilan et souhaitent qu’il puisse accomplir en 2012 ce qu’il aurait dû faire en 2007, si la crise ne l’en avait pas empêché. La dimension rassurante du chef de l’Etat est un atout à leurs yeux.

La question François Hollande : face aux scores élevés prêtés au candidat socialiste, certains se refusent à un vote Le Pen au premier tour : soit qu’il soit perçu comme un vote inutile, dans la mesure où la candidate semble avoir atteint son plafond de verre à 20%, soit qu’on veuille recourir au vote utile dès le premier tour, afin de donner à Nicolas Sarkozy toutes ses chances de qualification pour le second tour.

L'évolution du paradigme du vote frontiste

Les enjeux de la dédiabolisation du Front National

Un succès arithmétique : la stratégie menée par Marine Le Pen a porté ses fruits : l’élargissement du programme du Front National au-delà la stricte matrice idéologique sécuritaire-identitaire, vers des thématiques économiques et internationales, a porté ses fruits, comme l’atteste la hausse des intentions de vote pour le Front National.

Mais un défi politique : mais un tel succès arithmétique n’est pas sans poser une vraie question politique : Marine Le Pen est-elle à la hauteur de l’enjeu qui se présente à elle ? Désormais regardée autrement, et non plus seulement comme l’expression d’un vote surtout protestataire, la candidate frontiste est jugée à l’aune d’une exigence renouvelée, où elle se doit d’être une présidentiable comme les autres.

Les conséquences : le risque d'une crédibilité insuffisante de Marine Le Pen

Sur le plan de la personne politique : d’abord, malgré son franc-parler qui constitue pour elle un véritable atout, Marine Le Pen reste, aux yeux des interviewés, une personnalité politique encore jeune, qui vit là sa première campagne. On souligne son manque d’expérience politique, et notamment ministériel, pour prétendre à un poste tel que l’Elysée.

Sur le plan du programme : ensuite et surtout, le programme de la candidate, et notamment sur le plan économique, paraît assez peu crédible pour une présidentiable : la sortie de l’euro ne convainc pas et semble, par sa dimension peu réaliste, révéler les faiblesses de la candidate.

Brice Teinturier
Directeur Général Délégué,
brice.teinturier@ipsos.com



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