France périphérique et France métropolitaine : les nouvelles fractures françaises

L'enquête Ipsos/Logica Business Consulting réalisée avec le concours du géographe Christophe Giulluy pour le Nouvel Observateur propose une nouvelle segmentation de la société française, qui combine critères géographiques (France métropolitaine et France périphérique) et sociologiques (France fragile / France aisée). Cette approche permet de radiographier avec de nouveaux indicateurs le vote de 2007 et de mieux comprendre les leviers de la victoire de Nicolas Sarkozy. Surtout, elle permet aussi d’évaluer le vote potentiel de 2012 en lui appliquant la même segmentation. Une comparaison saisissante pour mieux cerner les forces et les faiblesses du président sortant, de François Hollande et des autres candidats.

Présentation du dispositif

Depuis fort longtemps, l’analyse électorale repose sur des indicateurs sociologiques tels que le sexe, l’âge, la profession, le niveau de revenus, etc., complétés par des indicateurs politiques : les votes antérieurs, la proximité partisane, l’échelle gauche-droite…

Parallèlement, la géographie électorale livre de précieux enseignements sur le vote urbain, périurbain ou rural et plus généralement, sur l’évolution du vote au niveau des territoires.

Jamais toutefois, ces deux approches n’avaient été réunies. Pour cela en effet, il fallait des hypothèses de travail, un immense recodage des 36 000 communes de France et une enquête de grande ampleur. C’est à ce travail que s’est attelé Ipsos dès juillet 2011, avec l’aide de Christophe Guilluy, géographe et auteur d’une nouvelle segmentation dans « Fractures françaises ». Le vote de 2007 a pu être ainsi à nouveau radiographié et le vote potentiel de 2012 évalué de la même façon et comparé aux résultats de 2007.

La nouvelle segmentation combine des indicateurs socio-économiques, démographiques et géographiques :

Des critères géographiques, qui permettent de distinguer une France métropolitaine (les plus grandes métropoles françaises, banlieues comprises) d’une France périphérique (communes périurbaines ou rurales, villes petites ou moyennes);

Des critères sociologiques, à la fois « statiques » (proportion d’ouvriers et d’employés au sein de chaque commune, taux de chômage, niveau de revenus…) et évolutifs (évolution de la part d’ouvriers et d’employés entre 1999 et 2008), qui permettent de définir une France fragile socialement (forte proportion d’ouvriers et d’employés, taux de chômage élevé…) d’une France aisée socialement (proportion d’ouvriers et d’employés faible ou en diminution, niveau moyen de revenus élevé…).

On trouve des communes aisées ou fragilisées dans la France métropolitaine comme dans la France périphérique. Ce sont donc in fine quatre populations qui se dessinent :

  • La France métropolitaine aisée (25% de la population) : il s’agit de communes aisées, principalement situées dans les grandes métropoles.
  • La France métropolitaine fragilisée (16%) : il s’agit de communes socialement fragiles, situées dans de grandes métropoles ou à proximité. Elles s’apparentent pour beaucoup aux banlieues populaires.
  • La France périphérique fragilisée (48%) : il s’agit de communes périurbaines ou rurales, ou de villes petites ou moyennes, qui sont socialement fragiles ou populaires.
  • La France périphérique intégrée (11%) : il s’agit également de communes périurbaines ou rurales, ou de villes petites ou moyennes, mais qui sont socialement intégrées ou aisées. Dans l’ensemble, la « France fragile » est donc majoritaire mais elle se répartit inégalement sur le territoire : l’essentiel des territoires fragiles se situe en effet en dehors des grandes métropoles.

Les principaux enseignements

L’approche mise au point par Ipsos et Christophe Guilluy (cf. mode d’emploi) permet de radiographier avec de nouveaux indicateurs le vote de 2007 et de mieux comprendre les leviers de la victoire de Nicolas Sarkozy.

Mais, et c’est tout l’intérêt, elle permet aussi d’évaluer le vote potentiel de 2012 en lui appliquant la même segmentation. Une comparaison saisissante pour mieux cerner les forces et les faiblesses du président sortant, de François Hollande et des autres candidats.

Retour sur 2007

En 2007, le candidat Sarkozy a remporté l’élection en ajustant 3 grandes plaques tectoniques :

Plaque tectonique numéro 1 : la France aisée ou protégée. Nicolas Sarkozy réalise ses meilleurs scores dans deux zones classiquement acquises à un candidat de la droite parlementaire, la France métropolitaine aisée et la France périphérique protégée, c’est-à-dire vivant à la périphérie des grandes agglomérations ou dans de petites communes urbaines ou encore, rurales. Il y obtient respectivement 35% et 33% des suffrages, soit ses plus hauts niveaux et dans les deux cas, 10 points de plus que Ségolène Royal. Dans ces zones également, il creuse l’écart avec Jean-Marie Le Pen en le distançant de 27 et de 22 points.

Plaque tectonique numéro 2 : la reconquête partielle de la France métropolitaine fragile, celle des aires urbaines populaires, c’est-à-dire schématiquement des banlieues : avec un peu plus de 28% des suffrages, Nicolas Sarkozy talonne Ségolène Royal (30,5%). C’est une véritable performance, indice de la séduction opérée par le candidat UMP dans les milieux populaires, même si Ségolène Royal remporte, mais de peu, la bataille. Parallèlement, il parvient à distancer le FN de 18 points. Un succès un peu moins grand que dans les aires aisées mais un succès malgré tout essentiel.

Plaque tectonique numéro 3, la plus décisive : le candidat UMP gagne le match contre Ségolène Royal dans la France périphérique fragile, ces communes périurbaines ou rurales ou encore, ces petites ou moyennes communes populaires et frappée par les effets de la mondialisation (29% des suffrages contre 25%). Or, cette plaque tectonique est la plus lourde : elle pèse 48% de la population totale. Le coeur de la bataille s’y est joué. Et c’est bien là que Nicolas Sarkozy a asphyxié Jean-Marie Le Pen : il le dépasse de 17 points, alors qu’il s’agit d’une des zones de force traditionnelles du FN.

Le vote potentiel de 2012

Appliquée aux intentions de vote pour 2012 à un mois du scrutin, notre enquête fait apparaître des résultats saisissants. En effet, Nicolas Sarkozy recule fortement dans la France périphérique fragilisée, cette France qui vit à la périphérie des grandes agglomérations, dans des villes petites et moyennes ou le rural. C’est la plaque tectonique numéro 3, celle qui fit sa victoire, et elle vacille dangereusement : 25,5% seulement des intentions de vote, soit 4 points de moins qu’en 2007. Cette fois-ci, c’est François Hollande qui domine : 28,5% des intentions de vote, soit 3 points d’avance sur Nicolas Sarkozy et presque 4 points de plus que Ségolène Royal en 2007.

Surtout, le chef de l’Etat candidat est pris en tenaille par un candidat socialiste qui le domine et un Front national qui remonte à 16%, réduisant l’écart avec lui à 9,5 points contre 17 il y a 5 ans. C’est aussi dans cette strate que Jean-Luc Mélenchon réalise son meilleur score, 14%, venant ajouter des points à ceux déjà hauts de François Hollande et de Marine Le Pen. Cette France qui coule, cette France qui plus que toutes les autres France nous indique qu’elle craint les conséquences de la mondialisation (60%), cette France qui a cru à Nicolas Sarkozy en 2007 est donc, en 2012, particulièrement sévère avec lui : c’est là que son bilan est le plus massivement jugé négativement, signe d’une cassure profonde : 64% d’opinions négatives, 33% seulement de positives.

Or, et c’est un autre point décisif, la rupture semble se faire davantage sur les enjeux économiques et sociaux que sur la sécurité ou l’immigration. Dans ces territoires en effet, la préoccupation massive est le chômage et le pouvoir d’achat. Et c’est précisément là que le jugement détaillé sur le bilan du président sortant est le pire : 80% de ces habitants estiment que le bilan de Nicolas Sarkozy est négatif en matière de croissance et d’emploi (17% seulement qu’il est positif), 84% en matière de pouvoir d’achat (14% positif). Et ce jugement, toujours négatif, l’est cependant beaucoup moins quand il s’agit de la sécurité (50% de négatif contre 47% de positif).

Dans ces territoires, c’est donc bien sur le chômage et le pouvoir d’achat que la déception a provoqué la plus grande déchirure et c’est bien sur de tels enjeux que les attentes sont les plus fortes. Or, 12% seulement des habitants de cette France (contre 25% pour François Hollande) pensent que si Nicolas Sarkozy est réélu, la situation de la France s’améliorera. C’est son pire niveau et ce point de vue, Marine Le Pen a eu raison de retravailler son argumentaire et de le faire évoluer vers une plus grande prise en compte des réalités économiques et sociales, tout comme François Hollande et Jean-Luc Mélenchon. L’insécurité est certes l’un des moins mauvais marqueurs de Nicolas Sarkozy, surtout après Toulouse, mais elle n’est plus aussi essentielle qu’avant.

Affaibli dans ces territoires déterminants en 2007, où se situe Nicolas Sarkozy ailleurs ?

Dans les banlieues populaires des grandes agglomérations, il obtient son plus bas niveau d’intentions de vote, 22%, et est dominé de 6 points par François Hollande, qui accentue donc son avance par rapport au score de Ségolène Royal en 2007. Ici, les préoccupations sont doubles. Le chômage reste fondamental, le pouvoir d’achat un peu moins qu’ailleurs, l’éducation et l’insécurité davantage. Mais c’est une autre illustration de la coupure entre Nicolas Sarkozy et les catégories populaires. Le Front national y est d’ailleurs à son plus haut niveau, 19%, à 3 points du Président sortant contre 18 en 2007. Sans doute, ici, via le levier de l’insécurité. Jean-Luc Mélenchon est également haut, à 13,5% d’intentions de vote.

Dans la France métropolitaine aisée en revanche, Nicolas Sarkozy l’emporterait de 5,5 points en 2012, mais moins qu’il y a 5 ans où il dominait de 10 points son adversaire socialiste.

Enfin, dans les zones périphériques intégrées, le président sortant l’emporte aussi mais avec 4 points d’avance sur François Hollande, contre 10 en 2007.

On assiste donc à la fois à un formidable rétrécissement de la base électorale du candidat de l’UMP qui ne l’emporte que dans les territoires les plus protégés, mais moins qu’en 2007, et à un coup d’arrêt de sa performance dans la France populaire, notamment la France périphérique fragile qui avait fait la bascule gagnante de 2007.

Y-a-t-il, cependant, des évolutions possibles d’ici le 22 avril et le 6 mai ?

Oui, car la France la plus hésitante, celle qui indique qu’elle peut le plus changer d’avis, est précisément cette France périphérique fragile. Et c’est également là que l’intention déclarée d’aller voter est la plus faible.

Même si les plaques tectoniques que Nicolas Sarkozy avait su unir en 2007 se sont largement fracturées, le match n’est donc pas totalement joué. Les préoccupations majeures sont bien économiques et sociales et non plus axées sur la sécurité ou l’immigration ; François Hollande est bien le candidat le mieux placé sur ces enjeux et Nicolas Sarkozy en difficulté, avec un bilan jugé négativement. Mais la sécurité reste un enjeu, même partiel, et le bilan sur ce point de Nicolas Sarkozy est mitigé.

La mobilisation aura donc un rôle majeur pour maintenir l’avance de François Hollande ou rendre le match beaucoup plus serré.

Brice Teinturier et Christophe Guilluy

Brice Teinturier

Directeur Général Délégué, Ipsos France

Brice Teinturier

Directeur Général Délégué, Ipsos France

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