Ipsos Flair Italie 2016 : Administrer le désordre

2016 est l’année de l’individualisation de la société italienne. C’est une transformation radicale qu’il ne faut apprécier ni à l’aune de nos valeurs d’hier ni avec une vision morale. Il ne faut pas la confondre avec le simple individualisme, parce qu’elle crée de nouvelles interactions, de nouveaux modes de fonctionnement, des processus qui ne peuvent pas être endigués. La désagrégation des élites s’accompagne de la chute des centres de décision ; il leur manque ce que Gramsci appelle la rationalité ou l’historicité. Là encore, c’est le désordre, l’absence de direction. Alors, comment administrer le désordre ? Ipsos Flair Italie vous répond.

En 2015, nous avons raconté une histoire, une histoire partagée dont chacun se sentait partie-prenante, acteur, pour remplir le vide de la « représentation ». Le récit collectif de la nation, la volonté d’écrire une histoire positive pour rassembler, tout cela n’a fonctionné qu’à moitié. Résultat, à la fin de l’année dernière, tout est resté virtuel. Le ciment n’a pas pris.

Le paradoxe est structurant, avec d’un côté l’intensification des facteurs de risques et de difficultés et, de l’autre, l’augmentation des éléments positifs et rassurants.

Maintenant, ces éléments fusionnent dans une reprise économique timide et difficile et dans la volonté des Italiens de s’extirper de la morosité de ces dernières années, ce qui annonce clairement un changement de climat.

Les risques et les difficultés sont d’abord exogènes : terrorisme, flux migratoires, changements géopolitiques. Les exodes en cours – qu’il n’est pas exagéré de qualifier de bibliques – et la réorganisation des pouvoirs et équilibres internationaux changent la donne.

En réponse, deux question se posent : comme s’échapper de ce chaos ? Comment (re)trouver un monde avec un sens et un ordre ?

Les mondes ordonnés, qui ont bien du mal à répondre aux attentes, ne parviennent pas à élaborer une stratégie commune. 

Au plan international, nous nous retrouvons face à une Europe aux contours flous, une Europe épuisée et divisée. Il manque une direction, un point de ralliement. La gestion de la crise syrienne est un symbole de cette situation : une armée rebelle, aidée par les investissements considérables des États-Unis, se révèle impuissante ; l’intervention de la Russie en soutien à Bachar el-Assad est réprouvée par les pays occidentaux ; la position ambiguë de la Turquie mène à une confrontation ouverte avec la Russie… Bref, il semblerait que nous ayons perdu de vue l’objectif principal : la lutte contre Daesh. 

La confusion est totale.

Dans bien des cas, en particulier celui des flux migratoires, il semble impossible de résoudre le problème autrement que dans l’urgence. Par ailleurs, nous vivons dans l’ère du post-impérialisme et dans une époque où tout le monde cherche à fuir les situations difficiles à gérer. D’aucuns en viennent à regretter le monde bipolaire de la guerre froide !

Les mutations sont aussi technologiques, comme on le sait. Leur action est irréversible et participe de la transformation générale des repères et des modes de fonctionnement opérant jusque-là.

En Italie, mais pas seulement, cela conduit à une restructuration tous azimuts, à l’ébranlement des certitudes.

Restructuration du marché du travail, qui remet progressivement en question la protection sociale et les piliers de la coexistence européenne.

Elle soumet de plus en plus nos vies au principe de précarisation ou de mobilité, selon le point de vue. L’organisation du travail se fracture et se restructure, que ce soit sur le plan géographique ou relationnel. De plus en plus de travailleurs sont partie prenante de l’entreprise et en assument les objectifs, ce qui atténue aussi les conflits. Souvent, les travailleurs (du moins en apparence) peuvent décider de leur temps et de leur engagement. Nous ne savons pas si cela débouchera sur une plus grande liberté, ni sur une plus grande protection.

Dans cette restructuration, les voix collectives et les forces organisées, qu’il s’agisse des partis, des syndicats ou des associations professionnelles, passent au second plan.

Les syndicats rencontrent des difficultés grandissantes à représenter ce monde du travail en profonde mutation. Ils peinent à dialoguer avec un travailleur dont le poste est de moins en moins standardisé, de plus en plus individualisé, souvent délocalisé. L’employé se considère désormais comme l’interlocuteur direct de l’entreprise, celui qui va la plupart du temps conjuguer ses demandes à la première personne.

Restructuration de l’offre politique, où les partis n’existent plus. Le Parti démocrate reste une exception partielle, mais avec tous les problèmes que posent son rapport avec le territoire, sa difficulté à être en phase avec la réalité du terrain, le fait qu’il est un parti non « personnel », sans oublier qu’il n’est plus un parti de masse.

Le Mouvement 5 étoiles* s’institutionnalise peu à peu et ne veut plus se cantonner à un rôle de « pépinière de contestation » ; il se pose désormais en candidat à une fonction gouvernementale. À cet égard, les prochaines élections administratives constitueront une épreuve décisive (les citoyens des principales villes du pays seront appelés aux urnes). 

Même s’il perd en leadership, le Mouvement 5 étoiles reste un prétendant sérieux. Pour autant, il reste du chemin à parcourir… En parallèle, la progression de la Ligue connaît un coup d’arrêt, son projet de parti national peinant à décoller ; son rôle prépondérant dans la coalition de Centre-droit est à l’origine de dissensions et du désamour de l’électorat modéré.

Quid du consommateur dans ce contexte ?

Force est de constater qu’il a de plus en plus souvent tendance à se replier sur lui-même, à renoncer aux pratiques collaboratives, à s'individualiser et à se frayer un chemin toujours plus égotique.

Dans le domaine de la communication, on assiste à un phénomène similaire : une profonde mutation sur le plan des valeurs et des relations qui ne se traduit pas par une perspective commune, un sens capable de créer de l’unité. Partagées par certains, rejetées par d’autres, ces valeurs divisent.

Le désordre caractérisera 2016, dans un contexte général de chamboulement et de restructuration.

C’est à la fois une occasion unique et un risque majeur. Les références changent, marquant la fin de la longue période de l’après-guerre. Une nouvelle période s’ouvre, où il importe de s’employer à redéfinir et à créer de nouvelles références. Ce sont nos clefs de succès.

*Le Movimento 5 Stelle a été fondé à Gênes en 2009 par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio ; il revendique être une « libre association de citoyens ».

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Yves Bardon

Directeur du programme Flair, Ipsos Knowledge Center

Nando Pagnoncelli

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