[COMPLEMENT] Perceptions et attentes de la population juive : le rapport à l’autre et aux minorités

Le dispositif d’enquête dont les principaux enseignements sont présentés ci-après a été conduit par l’Institut Ipsos à la demande de la Fondation du Judaïsme Français. Ce dispositif d’études s’articule autour de trois volets.

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[COMPLEMENT] Afin de mieux appréhender les résultats d’une étude approfondie et comportant de nombreux volets, nous mettons à votre disposition l’analyse de l’ensemble des données par Chantal Bordes (CNRS), Dominique Schnapper (EHESS), Brice Teinturier (IPSOS), Etienne Mercier (IPSOS).

Le premier volet concerne l’ensemble de la population française : nous avons interrogé 1005 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus (méthode des quotas). L’enquête a été réalisée par internet du 15 au 24 juillet 2014.

Le second concerne les personnes se considérant comme juives : après avoir réalisé 45 entretiens qualitatifs d’environ 2h auprès de juifs (45) dont des responsables communautaires (15) en région parisienne, à Toulouse et Strasbourg, Ipsos a réalisé une étude quantitative auprès de 313 personnes.
Il n’existe pas de définition satisfaisante de qui est juif et qui ne l’est pas. Il n’existe pas non plus de statistiques permettant d’appliquer des quotas. La méthode utilisée a été celle de l’autodéfinition par les personnes elles-mêmes. Est juif celui ou celle qui se considère comme tel. A partir de plusieurs dizaines de milliers de panélistes interrogés, on a ainsi pu extraire un échantillon de 313 personnes se déclarant comme juif ou juive, auquel le questionnaire a été administré du 24 février au 8 juin 2015. Cette méthode a l’avantage de limiter les biais que l’on rencontre lors de recrutement « dans la rue » ou à proximité de lieux de culte

Le troisième concerne les personnes se considérant comme musulmanes. Pour les mêmes raisons, il a été procédé exactement de la même façon que pour les répondants juifs. Un échantillon de 500 personnes se déclarant musulman/musulmane extrait de notre Acces Panel a ainsi été interrogé du 24 février au 9 mars 2015. 

LES FRANÇAIS PESSIMISTES EN CE QUI CONCERNE LE FUTUR DU PAYS ET LEUR PROPRE AVENIR

Pour comprendre la force de la crise de confiance généralisée, il convient de garder à l’esprit qu’elle s’est aussi individualisée. De ce point de vue, il n’y a pas un pessimisme collectif et un optimisme individuel mais un pessimisme collectif massif qui se double d’un pessimisme individuel important.

  • 79% sont aujourd’hui persuadés que la France est en déclin
  • 61% déclarent qu’en pensant à leur avenir, celui-ci leur apparaît « bouché »

 

UNE CRISE DE CONFIANCE GÉNÉRALISÉE QUI S’EXPRIME PAR DES CRITIQUES FORTES À L’ÉGARD DE « L’AUTRE »

Ce pessimisme s’accompagne d’une relation de défiance à l’égard d’autrui (les immigrés, les chômeurs).

  • 66% des Français estiment que « Dans la vie, on ne peut pas faire confiance à la plupart des gens »
  • 54% des Français considèrent que « L’immigration n’est pas une source d’enrichissement pour la France »,
  • 53% qu’on « en fait plus pour aider les immigrés que les Français »
  • 39% affirment que ce n’est pas « la pauvreté qui est la principale cause d’insécurité, c’est l’immigration ».
  • 49% que « les chômeurs ne font pas de réels efforts pour trouver du travail »
  • 30% estiment qu’« une réaction raciste peut se justifier ». 

 

UN REPLI SUR SOI, LE SENTIMENT FRÉQUENT D’ASSISTER À UN CHOC DES RELIGIONS ET D’ÊTRE DEVENUS MINORITAIRES

Ces opinions s’inscrivent dans un climat de forte défiance vis-à-vis des religions et de leur capacité à coexister entre elles.

  • 53% estiment que « l’intégrisme religieux est un phénomène développé en France »
  • 44% estiment qu’« en France les différentes religions coexistent plutôt bien entre elles »
  • 23% disent avoir même assisté à des comportements agressifs ou à des violences liées à la religion et que les victimes de ces agressions étaient majoritairement de leur propre confession
  • Les Français estiment en moyenne que 31% de la population globale est musulmane et considèrent même que les catholiques sont aujourd’hui minoritaires (seulement 49% de la population d’ensemble).
  • Les mesures en faveur des minorités religieuses sont presque toutes rejetées, surtout quand elles touchent à l’école, symbole fort de la laïcité : 63% sont opposés à « la mise en place de menus spécifiques dans les cantines scolaires pour les élèves de confession juive et musulmane », 71% sont défavorables à « la mise en place de dérogations permettant aux élèves de s'absenter les jours de fêtes religieuses non prévus dans le calendrier » et 74% sont contre « la possibilité pour des mères portant le voile d'accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires ».
  • En revanche, 53% sont favorables « à la construction de mosquées pour que les personnes de confession musulmane puissent exercer leur culte plus facilement ».

 

DES MÉCANISMES TRÈS VARIABLES DE TOLÉRANCE ET D’INTOLÉRANCE : LES JUIFS SONT TRÈS MAJORITAIREMENT PERÇUS COMME BIEN INTÉGRÉS, CONTRAIREMENT AUX ROMS, AUX MUSULMANS ET AUX MAGHRÉBINS

Si l’on sait que les périodes de crise favorisent les sentiments d’hostilité à l’égard des minorités, des étrangers, en un mot des « autres », les réactions à l’égard des différents groupes montrent que les sentiments d’hostilité ne portent pas en priorité sur les juifs mais sur les Roms, les musulmans et les Maghrébins : 

  • 80% des Français considèrent que la grande majorité des Roms est mal intégrée
  • Seuls 29% des Français estiment que la majorité des personnes de confession musulmane est bien intégrée, 44% pensent qu’une moitié est bien intégrée, l’autre non et 27% considèrent que la majorité d’entre eux est mal intégrée).
  •  89% des Français qui pensent que les musulmans sont mal intégrés estiment que « c’est parce qu’ils se sont repliés sur eux-mêmes et qu’ils refusent de s’ouvrir sur la société » contre 11% qui estiment que « c’est la société qui a poussé ces personnes à se replier sur elles-mêmes en les rejetant »)

 

LES PRÉJUGÉS ANTISÉMITES SONT FORTEMENT RÉPANDUS AU SEIN DE LA POPULATION FRANÇAISE ET TRANSCENDENT TOUS LES CRITÈRES SOCIODÉMOGRAPHIQUES ET POLITIQUES

Indéniablement, la diffusion des stéréotypes antisémites est forte au sein de la population française.

  • 91% considèrent que « les juifs sont très soudés entre eux »
  • 56% que « les juifs ont beaucoup de pouvoir »
  • 56% qu’« ils sont plus riches que la moyenne des Français »
  • 53% qu’« ils sont plus attachés à Israël qu’à la France »
  • 41% qu’ «ils sont trop présents dans les médias »
  • 25% qu’ «ils sont plus intelligents que la moyenne »
  • 24% qu’ «ils ne sont pas vraiment des Français comme les autres »
  • 13% qu’  « il y a un peu trop de juifs en France »

Au total, c’est plus du tiers de la population (36%) qui se dit d’accord avec au moins 5 des 8 stéréotypes testés.

Les ouvriers sont légèrement plus nombreux à être dans la catégorie de ceux qui se disent d’accord avec au moins 5 stéréotypes (42%), mais les professions intermédiaires (28%) et les cadres (32%) sont également très présents. De même, si les titulaires d’un diplôme inférieur au bac sont plus nombreux que les autres à se dire d’accord avec au moins 5 des stéréotypes testés (46%), c’est aussi le cas de 32% des bacheliers, de 23% des titulaires d’une licence/maîtrise et de 35% des diplômés d’une grande école ou d’un doctorat.

 

LES PRÉJUGÉS ANTISÉMITES SONT LARGEMENT RÉPANDUS AU SEIN DE LA POPULATION MUSULMANE, PLUS QUE CHEZ L’ENSEMBLE DES FRANÇAIS

51% des musulmans se déclarent d’accord avec au moins 5 des 8 stéréotypes testés

  • 90% considèrent que les juifs sont très soudés entre eux »
  • 74% que « les juifs ont beaucoup de pouvoir »
  • 66% qu’« ils sont plus riches que la moyenne des Français »
  • 67% qu’« ils sont trop présents dans les médias »
  • 62% qu’« ils sont plus attachés à Israël qu’à la France »
  • 26% qu’« ils sont plus intelligents que la moyenne »
  • 29% qu’« ils ne sont pas vraiment des Français comme les autres »

 

UN ANTISÉMITISME PERÇU PAR LES JUIFS COMME ÉTANT EN FORTE PROGRESSION ET QUI EST DEVENU LEUR PRINCIPALE PRÉOCCUPATION…

La perception de leur situation en tant que juif a profondément évolué au cours des dernières années : la crainte de la montée de l’antisémitisme a laissé la place chez bon nombre d’entre eux à une angoisse réactivée régulièrement par les actes terroristes et les tueries qui se sont succédé.

  • 92% des juifs estiment que l’antisémitisme a augmenté (dont 67% disent « beaucoup »)
  • Ils considèrent que l’antisémitisme progresse d’abord et avant tout chez les musulmans (91% dont 61% estiment qu’il s’est « beaucoup » renforcé ces 5 dernières années) mais ont aussi le sentiment que la situation se détériore au sein de la population française dans son ensemble (77% pensent qu’il a augmenté au global).
  • L’antisémitisme (67%), le terrorisme (50%), et l’intégrisme religieux sont les principales craintes des juifs, loin devant le chômage (23%), ou le pouvoir d’achat (27%) à rebours de la population française dont ce sont les principales préoccupations. 

 

…AUQUEL S’AJOUTE UN SENTIMENT D’INSÉCURITÉ VÉCU « PERSONNELLEMENT »

L’idée que les juifs ne sont plus en sécurité sur le territoire français s’est largement diffusée, y compris auprès des responsables communautaires. Dans le même temps, les juifs ont le sentiment d’assister à une libération de la parole antisémite concomitante à un sentiment d’insécurité vécu personnellement.

  • 45% disent avoir subi personnellement des remarques ou des insultes antisémites au cours de l’année parce qu’ils étaient juifs et 71% ont un ou plusieurs proches qui en aurait aussi été victime.
  • 31% disent avoir un proche qui a été agressé physiquement au cours de l’année parce qu’il était juif
  • 76% des juifs interrogés considèrent qu’il est difficile d’être juif aujourd’hui en France.
  • Plus de 6 juifs sur 10 éprouvent des craintes importantes pour leur sécurité (69%) et pour la possibilité d’exercer leur religion sereinement (63%)
  • 45%  ont tendance à faire attention à ne pas montrer qu’ils sont juifs 

 

DES CONDAMNATIONS JUGÉES INSUFFISANTES, UNE ATTENTE TRÈS FORTE DE PRISE DE PAROLE DE LA PART DES POLITIQUES

Dans ce contexte, les juifs interviewés se montrent de moins en moins rassurés par la solidité des remparts traditionnels à l’antisémitisme (la République, les intellectuels, les représentants communautaire juifs et musulmans, la société dans son ensemble).

Face à l’ensemble des actes terroristes et des exactions commises à l’encontre de juifs, il semble qu’il y ait au sein de la conscience des interviewés un premier « crime originel », celui d’Ilan Halimi. La très grande majorité des juifs considèrent que la plupart des acteurs de la société ont insuffisamment réagi :

  • Les musulmans et le Front National d’abord (respectivement 83% et 80% des interviewés considèrent qu’ils ne l’ont pas fait assez) mais aussi la gauche française et notamment EELV (77%), le Front de Gauche (77%) et le PS (62%).
  • L’UMP est moins critiquée même si plus d’un juif sur deux considère que sa réaction n’a pas été à la hauteur (53%). Au-delà, c’est aussi l’ensemble de la société française qui est critiquée pour l’insuffisance de sa réaction (69%).
  • Le gouvernement et le président de la République d’une part, les médias de l’autre, sont les seuls acteurs à être considérés par une courte majorité de juifs comme ayant suffisamment réagi (respectivement 54% et 52%).

Les réactions du gouvernement et du Président de la République sont presque toujours perçues comme celles qui ont été les plus fortes. C’est plus spécifiquement le cas pour la tuerie de l’hyper-casher (87% des juifs estiment que les réactions ont été suffisantes), celle de Toulouse (71%) et, comme l’a montré l’enquête qualitative, les propos tenus par Dieudonné et Alain Soral. La parole politique, lorsqu’elle est prise, est donc repérée et s’avère fondamentale...

… tout comme l’absence de condamnation forte lors d’évènements antisémites. C’est notamment le cas lors de la tuerie du musée juif de Bruxelles, où 51% seulement des juifs considèrent que l’exécutif a « suffisamment réagi », et plus encore lors des manifestations anti-israéliennes de juillet 2014 dans les rue de Paris durant lesquelles des commerces tenus par des juifs ont été vandalisés et des manifestants ont crié « Mort aux juifs ! » : 36% seulement des juifs estiment que le Gouvernement a alors suffisamment réagi.

 

DES RÉFLEXIONS TRÈS AVANCÉES SUR UN POSSIBLE DÉPART HORS DE FRANCE POUR UN JUIF SUR QUATRE

Face à un niveau d’angoisse et d’anxiété très élevé chez beaucoup de juifs, le départ devient plus qu’une tentation. Pour près d’un quart des juifs, c’est désormais une option.

  • 61% estiment que les juifs sont plus en sécurité en Israël qu’en France (contre 37% qui disent en France).
  • 54% des juifs envisagent un départ vers Israël ou vers un autre pays.
  • 26% disent qu’il s’agit d’une option qu’ils étudient sérieusement.
  • Pour ceux qui « envisagent » ce départ, c’est d’abord à cause de « l’accumulation des attentats et des meurtres dont ont été victimes un certain nombre de juifs » (67%). Mais aussi en raison de « la progression de l’islamisme radical au sein d’une partie de la population musulmane » (56%), de « l’absence de réaction de la société française face à l’antisémitisme » (31%) et de la persistance des stéréotypes antisémites (29%) devant la libération de la parole antisémite (24%).

[Mise à jour du 3/02/2016] Nous avons supprimé le logo "EHESS" (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), c'est en effet comme conseillère scientifique et spécialiste de ces questions, que Dominique Schnapper (Directrice d'études à l'EHESS) est intervenue sur cette étude.

Brice Teinturier

Directeur Général Délégué France, Ipsos (@BriceTeinturier)

Etienne Mercier

Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs

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