La précarité fait de plus en plus peur, même aux enfants

Chaque année, le baromètre Ipsos / Secours Populaire de la pauvreté permet de faire le point sur la question de la précarité en France : la manière dont elle est définie, vécue et crainte par les Français. La neuvième vague du baromètre, réalisée auprès d’un échantillon représentatif de 1013 Français, a été complétée cette année par un volet spécifique conduit auprès de 505 enfants âgés de 8 à 14 ans, afin de comprendre quel était leur état d’esprit sur ce sujet. Certaines questions leur avaient déjà été posées en 2012, ce qui permet par ailleurs de mesurer d’éventuelles évolutions.

UNE PROPORTION TOUJOURS ÉLEVÉE DE FRANÇAIS A FRÔLÉ OU A DÉJÀ VÉCU UNE SITATION DE PAUVRETÉ

Indicateur clé de notre baromètre, la proportion de personnes déclarant s’être déjà dit, à un moment de leur vie, qu’elles étaient sur le point de connaître une situation de pauvreté est en très légère augmentation cette année : 57% l’affirment aujourd’hui, soit 2 points de plus qu’en 2014. Ces résultats, s’ils n’atteignent pas le niveau record observé en 2013, demeurent très élevés quand on les compare à ceux de 2007, avant le début de la crise. A cette époque, moins d’un Français sur deux (45%) faisait part d’une telle angoisse. La crise semble donc avoir un impact durable sur le quotidien des Français.

Parmi ces 57% de Français redoutant de sombrer dans la pauvreté, plus d’un sur trois déclare avoir déjà effectivement vécu une telle situation (35% ; stable). Si cette situation n’épargne aucune catégorie de population, elle est encore plus présente parmi les femmes (38% contre 31% des hommes), les personnes non diplômées (45%) ou les familles ayant un enfant de moins de 18 ans au foyer (43%). Les interviewés dont les revenus sont les plus faibles sont par ailleurs une majorité à avoir été confrontés un jour à la pauvreté (64%). 

Dans le détail, une proportion non négligeable de Français fait face à de multiples difficultés au quotidien : 40% déclarent ainsi avoir des problèmes pour payer certains soins médicaux mal remboursés par la Sécurité sociale, 34% pour payer leurs dépenses d’énergie, 33% leur loyer ou leur emprunt immobilier, 29% leurs frais de transport. A ces difficultés s’ajoutent pour les familles la problématique des loisirs : 50% ont du mal à envoyer leurs enfants en vacances au moins une fois par an et 49% à leur payer des activités extrascolaires. La cantine est également une dépense qu’il est difficile d’honorer pour 27% d’entre elles.  

Ces résultats illustrent bien une réalité mise en exergue vague après vague dans notre baromètre : la pauvreté ne saurait se limiter à l’alimentation et les problèmes rencontrés par les Français – notamment les femmes et les personnes disposant de faibles revenus - concernent des domaines bien plus variés.

Notons que pour les Français, la notion de pauvreté s’entend souvent dès lors que le revenu perçu est inférieur au SMIC. En moyenne, ils estiment ainsi qu’en-deçà de 1054€ par mois, une personne seule peut être considérée comme pauvre aujourd’hui dans un pays comme la France, ce qui est un peu moins que le montant du SMIC (1135€). Ce dernier reste donc une référence ô combien symbolique pour les Français. 

UNE PEUR ANCRÉE TRÈS TÔT DANS LES ESPRITS

La crainte de basculer un jour dans la précarité se double d’une angoisse très présente chez les Français de voir leurs enfants connaître une telle situation, le pessimisme étant de mise sur ce sujet. Ainsi, 87% des interviewés (+1) considèrent que les risques que leurs enfants subissent un jour cette situation sont plus élevés qu’ils ne l’étaient pour leur génération, 55% considérant même qu’ils sont beaucoup plus élevés. C’est le plus haut niveau enregistré par Ipsos sur cet indicateur depuis la création de ce baromètre en 2007.

Force est de constater que les enfants sont eux aussi profondément marqués par le sujet et éprouvent dès leur plus jeune âge de réelles craintes à cet égard. Ainsi, 58% d’entre eux déclarent avoir peur de devenir pauvres un jour. Cette angoisse ne cesse de s’accentuer avec les années : elle concerne déjà une majorité de jeunes enfants (52% chez les 8-10 ans) et touche près des deux tiers des adolescents (63% chez les 11-14 ans).

Plus grave, 5% des enfants interrogés déclarent avoir d’ores-et-déjà l’impression d’être pauvres, une proportion qui s’élève à 13% chez ceux qui vivent dans une famille monoparentale et 19% chez ceux dont les parents touchent moins de 1250€ par mois.

Corollaire de cette angoisse, la crainte d’être un jour touché par le chômage est également très prégnante. Ainsi, 66% des enfants interrogés estiment qu’il leur sera difficile de trouver un travail quand ils seront plus grands, cette peur ne cessant là encore de s’accroître avec les années (58% chez les 8-10 ans et 71% chez les 11-14 ans). Cette angoisse est encore plus vivace chez ceux qui vivent dans des foyers moins aisés (72%). Si l’école apparaît encore à leurs yeux comme un moyen efficace de s’en sortir (71% considèrent qu’il est très important d’avoir des bonnes notes pour trouver du travail), force est de constater que cette conviction s’émousse avec les années et que les adolescents en sont moins convaincus que leurs cadets (66% des 11-14 ans contre 77% des 8-10 ans). La catégorie socio-professionnelle des parents est également un élément déterminant : les enfants de cadres sont 79% à juger l’école indispensable, contre 65% des enfants d’ouvriers.

UNE CONFRONTATION À LA PAUVRETÉ FRÉQUENTE

Si les Français se montrent aussi préoccupés par la pauvreté, c’est qu’ils ont pour nombre d’entre eux le sentiment d’y être assez régulièrement confrontés. Ainsi, lorsqu’on leur demande s’ils connaissent dans leur entourage proche des personnes vivant dans la précarité, ils sont toujours aussi nombreux (66%, comme l’an passé) à répondre par l’affirmative, qu’ils appartiennent eux-mêmes à des catégories socio-professionnelles aisées ou non. Cette pauvreté touche surtout leurs amis et connaissances (45% ; -1) mais leur famille n’est pas épargnée (31% ; +2).

Les enfants eux aussi ont le sentiment que la pauvreté touche beaucoup de gens, y compris en France, et ils ont tendance à déclarer davantage que par le passé connaître des personnes dans cette situation dans leur entourage.

Si c’est surtout la pauvreté au niveau mondial qui les marque (88% des enfants considèrent qu’il y a beaucoup de personnes pauvres dans le monde), la précarité hexagonale ne leur échappe pas pour autant, près de la moitié d’entre eux (48%) estimant qu’il y a également beaucoup de personnes dans cette situation en France. Ce dernier résultat est en progression par rapport à 2012, signe peut-être qu’elle leur apparaît plus criante qu’il y a trois ans. Notons que les adolescents ainsi que les enfants issus de milieux populaires se montrent plus sensibles à cette question.

Si la précarité en France les interpelle autant, c’est aussi parce qu’ils ont, beaucoup plus qu’il y a trois ans, le sentiment de côtoyer davantage de personnes en situation de pauvreté dans leur entourage, notamment à l’école (61%) et dans une moindre mesure dans leur quartier (47%) et leur famille (39%). Là encore, les adolescents perçoivent ces choses-là davantage que les plus petits.

C’est donc à l’école que cette situation leur paraît la plus criante, surtout lorsqu’il est question des vacances, des loisirs ou des vêtements - autant de signes extérieurs qui témoignent de la situation sociale des enfants. Ainsi, une large proportion d’entre eux estiment que dans leur classe ou leur école, il y a des enfants qui par manque d’argent ne partent jamais en vacances (77%), ne vont jamais au cinéma, au musée ou dans des parcs d’attraction (69%), habitent dans un logement trop petit ou en mauvais état (56%) ou n’ont jamais de nouveaux vêtements ou de nouvelles chaussures (51%). Une proportion non négligeable d’entre eux considère également que certains enfants ne mangent pas en quantité suffisante ou de manière suffisamment variée (31%) et ne se soignent pas correctement (25%). Ces résultats sont tous en progression par rapport à 2012 : la pauvreté est une réalité peut-être plus importante qu’il y a trois ans, ou tout du moins plus évidente aux yeux des enfants.

LA PAUVRETÉ : UNE SITUATION QUI INDIGNE LES ENFANTS 

Face à la pauvreté, les enfants réagissent par un large sentiment d’injustice : lorsqu’ils voient une personne démunie dans la rue, 80% considèrent que ce n’est pas juste et que cela ne devrait pas exister (+4 par rapport à 2012) contre seulement 20% qui font preuve de fatalisme en estimant que c’est comme ça et qu’on ne peut rien y faire. Les réactions sont les mêmes quels que soient l’âge ou le sexe des jeunes interviewés.

De manière générale, loin d’accabler les personnes en situation de pauvreté, les enfants ont largement le sentiment que ces dernières font beaucoup d’efforts pour s’en sortir (69%). Notons toutefois qu’en vieillissant, ils font preuve de moins de compassion, la proportion d’enfants estimant que les efforts des personnes démunies sont insuffisants augmentant avec l’âge (23% des 8-10 ans contre 35% des 11-14 ans).

Lorsqu’on interroge les Français dans leur ensemble sur une question similaire, on remarque que les résultats sont relativement proches de ceux des enfants : 65% jugent que les personnes précaires font déjà beaucoup d’efforts pour s’en sortir, tandis que 27% estiment qu’elles pourraient en faire davantage. On n’observe guère de différence selon le profil des interviewés sur le plan socio-démographique. On notera tout de même que les efforts des personnes démunies sont davantage salués par les personnes les plus diplômées et les sympathisants de gauche.

Qu’en est-il enfin de leur volonté d’agir pour aider les personnes vivant dans la précarité ? Les Français dans leur ensemble déclarent à 71% être prêts à s’impliquer personnellement, dont 25% qui l’envisagent vraiment. Les enfants sont encore plus nombreux à indiquer avoir envie d’agir pour aider les personnes pauvres (78%). Notons que quelle que soit la cible investiguée – enfants ou adultes – cette volonté est systématiquement plus prononcée chez les femmes que chez les hommes.

Etienne Mercier

Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs

Amandine Lama

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