La pauvreté : plus qu’une crainte, une réalité pour de nombreux Français !

Chaque année, le baromètre Ipsos / Secours Populaire de la pauvreté permet de faire le point sur la question de la précarité en France : la manière dont elle est définie, vécue et crainte par les Français. La huitième vague du baromètre, réalisée du 4 au 5 juillet auprès de 1006 Français âgés de 15 ans et plus et interrogés par téléphone, révèle l’importance des difficultés rencontrées par nombre de Français pour qui la pauvreté n’est plus seulement une crainte, mais une réalité.

La pauvreté, une situation familière pour un nombre croissant de Français

En 2014, deux Français sur trois (66%) déclarent connaître, parmi leur famille et/ou leurs connaissances, au moins une personne en situation de pauvreté. C’est 10 points de plus qu’en 2007, avant que la France ne soit touchée par la crise économique. Ils sont désormais 29% à compter au sein de leur famille au moins une personne qui connait une situation de pauvreté (+2 points par rapport à 2007) et 46% (+11) parmi leurs connaissances. La pauvreté semble devenue une réalité familière pour un nombre croissant de Français, quelle que soit leur situation sociale personnelle : les Français appartenant aux catégories socioprofessionnelles les plus favorisées sont aussi nombreux que ceux issus de CSP modestes à compter dans leur entourage (familial ou plus large) des personnes qui vivent dans une situation précaire.

Dans ce contexte, 55% des Français déclarent désormais qu’ils se sont déjà dit à un moment de leur vie qu’ils étaient eux-mêmes sur le point de connaître une situation de pauvreté, ce qui représente une hausse de 10 points par rapport à 2007. Cette proportion est néanmoins légèrement en baisse par rapport à l’année dernière (-4 points). Il sera intéressant de suivre l’évolution de cet indicateur dans le temps, pour voir si la baisse se confirme et constitue l’indice d’un début de reprise de la confiance.

La crainte de basculer dans la pauvreté reste plus particulièrement mentionnée par les femmes (61% contre 48% des hommes), les Français sans diplôme (69%) ou encore issus de catégories socioprofessionnelles modestes (66%).

Dans le détail, sur ces 55% de Français qui ont craint à un moment de basculer dans la précarité, 35% ont vu leurs craintes se matérialiser, une proportion en baisse par rapport à 2013 (-6 points), mais qui reste significativement supérieure à l’avant-crise : 30% en 2007.

Certaines catégories de population ont été particulièrement impactées par la crise économique : les jeunes (33% des moins de 35 ans ont déjà effectivement connu une situation de pauvreté soit +14 points par rapport à 2007), les femmes (39% ; +6 points), les Français habitant dans des zones rurales ou des communes de taille modeste (37% des habitants de communes de moins de 20000 habitants ; +10), les employés et ouvriers (44% ; +9) ou encore les Français possédant les revenus les plus faibles (68% des personnes dont le revenu mensuel net du foyer est actuellement inférieur à 1200€ ; +9 points).

Si les Français craignent de basculer un jour dans la précarité, ils sont encore plus inquiets pour leurs enfants : 86% d’entre eux pensent en effet que les risques que leurs enfants connaissent un jour une situation de pauvreté sont plus élevés que pour leur génération, une proportion stable par rapport à l’année dernière, mais plus élevée qu’avant le déclenchement de la crise (+6 points). Parmi eux, 55% sont même désormais convaincus que les risques sont « beaucoup plus élevés » (+8 points).

 

L’impossibilité de mettre de l’argent de côté : une réalité pour une majorité de Français et un facteur de vulnérabilité

A l’heure actuelle, seuls 43% des Français parviennent, à la fin du mois, à mettre de l’argent de côté (40% « un peu » et 3% « beaucoup »). Les Français qui y parviennent le mieux sont, sans surprise, ceux qui ont les revenus les plus élevés, mais aussi les plus jeunes, qui ont, pour certains, encore peu de charges (7% des 15-34 ans déclarent mettre beaucoup d’argent de côté chaque mois, contre 2% des 35-59 ans et 1% des 60 ans et plus).

Pour une majorité de Français, mettre de l’argent de côté est donc chose impossible, ce qui renforce leur vulnérabilité face aux aléas de la vie. Pour 37%, leurs revenus leur permettent juste de boucler leur budget. Plus préoccupant encore, 11% ne peuvent pas le boucler sans être à découvert et 8% s’en sortent de plus en plus difficilement et craignent de basculer dans la précarité. Cette proportion de Français en grande difficulté est particulièrement élevée au sein des catégories socioprofessionnelles modestes (29% des employés/ouvriers disent aujourd’hui vivre à découvert ou même craindre de basculer dans la précarité), les personnes sans diplôme (39%) et surtout, assez logiquement mais inquiétant néanmoins, les personnes dont le revenu mensuel net du foyer est inférieur à 1200€ (47%).

 

Le seuil de pauvreté aux yeux des Français est désormais de 1070€, un montant légèrement inférieur au SMIC mensuel net.

En 2014, les Français considèrent qu’une personne seule est pauvre dans un pays comme la France quand elle dispose d’un revenu mensuel net de moins de 1070 € en moyenne. Ce seuil moyen est en léger recul par rapport à 2013 (-34€) et retrouve un niveau proche de celui cité en 2012. Il est légèrement inférieur au SMIC mensuel net (1112.94 € depuis le 1er janvier 2014).

Ce montant reste par ailleurs légèrement supérieur au seuil de pauvreté officiel calculé sur la base de 60% du revenu médian national (977€ en 2011 selon l’INSEE) et qui sert de base au calcul par la CAF du plafond de revenus jusqu’auquel un individu peut prétendre au Revenu de Solidarité Active (RSA).

Chaque individu se prononçant en fonction de son environnement, le seuil de pauvreté moyen cité varie de manière importante en fonction de la région de résidence, reflétant les différences de coût de la vie (prix des logements, prix à la consommation…). Le seuil moyen cité par les Franciliens est ainsi de 1230€, contre 1034€ en moyenne en Province, et les écarts ont tendance à s’accentuer par rapport à ce que l’on observait en 2013.

 

Etre pauvre en France : une réalité multidimensionnelle

Pour les Français, le fait de peiner à satisfaire des besoins primaires (se nourrir, se loger, se soigner) demeure certes l’indicateur majeur d’une situation de pauvreté, mais d’autres critères ont désormais une place prépondérante dans l’évaluation d’une situation de pauvreté.

Parmi les principaux marqueurs de la pauvreté, les Français, sensibilisés à la problématique de la précarité énergétique, citent le fait d’éprouver régulièrement d’importantes difficultés pour payer ses dépenses d’énergie –électricité, chauffage…- (94% considèrent qu’on est alors dans une situation de pauvreté dont 64% « tout à fait »).

Ils sont une proportion équivalente à considérer que des difficultés importantes concernant le logement (paiement du loyer, emprunt immobilier ou charges de son logement) constituent un marqueur de pauvreté : 92% le pensent dont 65% « tout à fait ».

Toujours dans des proportions équivalentes, 91% des Français considèrent que l’on est en situation de pauvreté lorsque l’on éprouve régulièrement d’importantes difficultés pour se procurer une alimentation saine et équilibrée (66% parmi eux considèrent que c’est « tout à fait » le cas).

Enfin, 91% placent l’accès aux soins médicaux mal remboursés par la Sécurité Sociale parmi les principaux critères de définition de la pauvreté, soit une légère augmentation (+2 points) par rapport à 2007.

Les autres dimensions testées sont un peu moins citées, mais constituent néanmoins des marqueurs de pauvreté aux yeux d’une majorité de Français. Il s’agit du paiement des frais liés aux transports –essence, abonnements de train ou métro…- (86% dont 47% qui pensent que cela constitue « tout à fait » un indicateur de pauvreté), l’achat de vêtements convenables (80% dont 40% « tout à fait »), la possibilité d’envoyer ses enfants en vacances au moins une fois par an (74% dont 39% « tout à fait »), l’accès à des biens ou activités culturelles et à des loisirs pour soi ou pour sa famille (70% dont 32% « tout à fait »). L’indicateur le moins cité est la difficulté à accéder aux outils de communication comme le téléphone portable ou internet (57% dont 23% « tout à fait »).

Si ces critères sont un peu moins cités comme marqueurs de pauvreté, une majorité de Français comprend néanmoins leur importance en termes d’intégration sociale. C’est particulièrement le cas des Français qui ont personnellement connu une situation de pauvreté ou même de ceux qui ont une personne de leur entourage dans une situation précaire, qui comprennent sans doute plus facilement le rôle que jouent ces dimensions en matière d’intégration sociale. Ainsi, 63% des Français qui ont personnellement connu une situation de pauvreté citent parmi les marqueurs de pauvreté les difficultés d’accès aux outils de communication, contre 48% des personnes n’ayant pas connu une telle situation.

 

Des difficultés d’accès aux soins médicaux encore trop courantes

En 2014, entre 9% et 32% des Français (selon les soins considérés) déclarent avoir en raison de leur coût reporté de plusieurs mois un acte médical ou même renoncé à se faire soigner.

L’accès aux soins dentaires est le point le plus problématique, et les difficultés vont plutôt en s’aggravant : 28% des Français ont déjà en raison de son coût renoncé à une consultation chez le dentiste ou l’ont retardé de plusieurs mois (+5 points par rapport à 2007) et 32% (+1) à l’achat de prothèses dentaires.

Les soins ophtalmologiques et l’optique sont le deuxième point noir : 28% des Français ont renoncé/retardé l’achat de lunettes ou lentilles de contact, et 19% une consultation chez l’ophtalmologiste.

Consulter un médecin spécialiste a également posé problème pour plus d’un Français sur quatre : 26% (+2 points par rapport à 2007) l’ont retardé ou y ont renoncé.

Les soins les plus essentiels connaissent eux aussi un taux de renoncement alarmant : 18% des Français déclarent avoir déjà renoncé ou retardé l’achat de médicaments, et 14% une consultation chez un médecin généraliste.

Les plus modestes sont en toute logique les plus touchés par ce phénomène, notamment concernant les soins les plus essentiels, au risque de voir leur pathologie s’aggraver et les coûts associés augmenter : 31% des Français dont le revenu est inférieur à 1200€ ont ainsi déjà été conduit, en raison de son coût, à renoncer totalement à une consultation chez un médecin généraliste ou encore 41% à s’abstenir de consulter un dentiste. 

 

 

 

Etienne Mercier

Directeur du département Politique et Opinion, Ipsos Public Affairs

Amandine Lama

Christelle Craplet

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