Construction européenne et tentation du repli sur soi

Selon l'étude Ipsos/Logica Business Consulting réalisé pour Le Monde, les Français jugent que la France joue un rôle important au sein de l'Europe, conformément à son poids économique et démographique. Pour autant et vu le contexte de crise, l'intégration européenne ne suscite pas l'enthousiasme : le renforcement des pouvoirs de décision nationaux, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe, apparaît aux yeux d’une majorité de Français comme la solution privilégiée pour faire face efficacement aux grands problèmes des années à venir.

Le rôle de la France au sein de l’Europe est jugé important, mais en conformité avec son poids réel

La très grande majorité des Français (84%) estime que la France joue un rôle important dans les décisions qui sont prises au niveau européen et cette place paraît tout à fait justifiée aux yeux d’une majorité d’entre eux : 58% considèrent ainsi que le rôle de la France correspond à celui qu’elle doit avoir compte tenu de son poids économique et démographique. L’action soutenue de la France sur le plan européen a donc marqué les esprits, même si on sent chez certains une pointe de déception à ce sujet. Ainsi, ils ne sont "que" 25% à considérer que le rôle de la France est très important, ce qui peut paraître assez faible compte tenu de l’activisme national de ces derniers mois, et une proportion non négligeable d’interviewés (23%) considère que le rôle tenu par la France est moins important que celui qui devrait être le sien. Ce sont les sympathisants UMP qui se montrent les plus convaincus de l’importance de la place de la France au sein de l’Europe : 93% la jugent importante (dont 43% très importante) et 68% estiment que ce rôle est conforme à ce qu’il devrait être. Les sympathisants du Front de Gauche et du Front national, traditionnellement plus eurosceptiques, se montrent quant à eux plus modérés dans leurs propos : 72% pensent que la France joue un rôle important et ils sont plus nombreux à regretter le poids insuffisant de l’Hexagone par rapport à ce qu’il devrait être selon eux (respectivement 29% et 34% contre 23% en moyenne).

Un appel de plus en plus marqué au renforcement des pouvoirs nationaux

Dans un contexte de crise économique et de mesures d’austérité, l’Europe peine à susciter un fort désir d’intégration politique et de défense de son modèle. La promotion de la spécificité du modèle européen (économie de marché associée à une forte protection sociale) et le fait de peser davantage sur les décisions politiques et économiques prises au niveau mondial sont des objectifs qui sont jugés prioritaires par moins d’un Français sur deux (respectivement 48% et 43%). C’est moins que le soutien à la mise en place de mesures fortes en faveur de l’environnement et du climat dans le monde (54%), le fait de favoriser la croissance économique (66%) et surtout le maintien de la paix en Europe (77%). Les Français ont donc tendance à se replier sur les finalités historiques de l’Union européenne, comme la paix, mais ne croient plus vraiment au rayonnement ou au rôle moteur de l’Europe dans le monde.

Dès lors, le renforcement des pouvoirs de décision de la France, même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe, apparaît aux yeux d’une majorité de Français (56%) comme la solution privilégiée pour faire face efficacement aux grands problèmes des années à venir. Ils ne sont que 38% à estimer à l’inverse qu’il faut renforcer les pouvoirs de décision de l’Europe, même si cela doit conduire à limiter ceux de la France. Les tenants d’une consolidation des pouvoirs nationaux au détriment éventuel de l’Europe sont plus nombreux qu’en décembre (où une question similaire avait été posée par Ipsos pour Le Monde). Par ailleurs, lorsqu’on leur demande quelle est leur principale attente à l’égard du prochain président de la République française en matière de politique européenne, plus d’un Français sur trois (35%) souhaite qu’il défende davantage l’indépendance nationale. Cette position souverainiste concerne donc une proportion non négligeable d’interviewés. La majorité se prononce toutefois en faveur d’une dynamique européenne plus collective (52%), tandis que seuls 10% souhaitent qu’on mette l’accent sur le couple franco-allemand. Derrière ce dernier chiffre, se cache sans doute le sentiment que le couple franco-allemand est plus allemand que français et que nombre de décisions prises par la France sont dictées par Berlin. Seuls les sympathisants UMP, à l’image de leur candidat, sont un peu plus enclins à appeler de leurs vœux le développement de l’axe Paris-Berlin (23%). Comme souvent dans les enquêtes consacrées à l’Europe, on observe un profond clivage selon le profil socio-démographique et politique des interviewés. C’est particulièrement le cas sur ces deux dernières questions. Les employés et ouvriers, les personnes sans diplôme et les sympathisants du Front National sont partisans, encore plus que la moyenne, d’un renforcement des pouvoirs nationaux et d’une défense accrue de l’indépendance nationale. A l’inverse, les personnes diplômées et les cadres privilégient le renforcement des pouvoirs de décision de l’Europe et souhaitent davantage que le futur président mette l’accent sur une dynamique européenne collective. C’est également le cas des sympathisants PS, mais ces derniers se montrent beaucoup plus partagés sur la solution à privilégier entre renforcement des pouvoirs de la France (50%) ou de l’Europe (48%).  

Stéphane Zumsteeg

Directeur du Département Opinion et Recherche Sociale, Ipsos Public Affairs

Christelle Craplet

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