Blurring vie pro/vie perso – les cadres, nouveaux maîtres du temps

L’enseigne hôtelière Pullman publie avec Ipsos Marketing les résultats d’une enquête menée auprès de plus de 2.200 grands voyageurs internationaux*. Cette étude met en lumière l’extrême porosité entre vie privée et vie professionnelle – « Blurring » - : une tendance en partie due à la généralisation des équipements professionnels utilisables à distance (PC, Smartphone, tablettes…) par cette population. 

Plus libres, plus performants, les voyageurs haut de gamme adeptes du blurring

Ouvrons l’attaché case d’un cadre voyageur : ses 2 chemises et sa paire de chaussette ont bien du mal à se glisser entre les chargeurs, les fils, la souris, et la multitude d’écrans qui constituent son nécessaire de voyage. Un ou deux smartphones, une tablette, un PC portable, voire une liseuse, sont les pièces essentielles de sa panoplie de travailleur mobile. 

Avec un nombre moyen de 1,5 équipement mobile par personne – et même 2.5 pour les brésiliens et les chinois – la majorité des cadres est suréquipée, armée pour rester en charge en tout temps et en tous lieux. 

Cette petite révolution du travail en mobilité, initiée dans les années 80-90, n’est pas qu’une façon plus pratique de garder le contact – elle est le signe d’un mouvement plus profond, et le début d’une mutation des modes de vie de ces hauts revenus dans une économie globalisée, celle de l’effacement de la frontière entre vie privée et vie professionnelle.

Ce « blurring », ou confusion progressive des activités professionnelles et personnelles est un phénomène mondial, décrit et reconnu dans toutes les sociétés explorées par l’étude – de l’Australie à la Chine, en passant par les Etats-Unis, l’Allemagne ou la France. D’un bout à l’autre de la planète, les voyageurs haut de gamme sont catégoriques : leurs nouveaux joujoux ont changé leur vie.

85% déclarent que posséder un équipement mobile a changé leur organisation entre vie professionnelle et vie privée – et même plutôt en mieux.

Ce changement est d’ailleurs d’emblée jugé positif dans 79% des cas ! Les équipements mobiles ont de toute évidence permis d’accéder à une sorte de « super pouvoir » pour nos cadres, les voilà devenus nouveaux maîtres du temps.  Les équipements professionnels utilisables à distance :

  • permettent de rester en contact avec sa famille (89% sont d’accord)
  • représentent une aide pour gérer en même temps ses responsabilités professionnelles et sa vie privée (82% sont d’accord)
  • permettent de mieux organiser son temps entre vie privée et vie professionnelle (68% sont d’accord)
  • permettent de travailler plus librement (82%).

Second super pouvoir, les équipements utilisables à distance donnent le sentiment d’une performance professionnelle accrue : ils permettent d’être plus efficace dans son travail (83% sont d’accord), d’être plus productif (82%), et même d’accélérer sa carrière (facilite le développement professionnel pour 70% des sondés). L’hyper connexion constitue une condition à l’avancement professionnel !

Ces nouveaux comportements font voler en éclat une organisation des sphères privées et professionnelles basées sur le lieu : le bureau d’un côté, la maison de l’autre. En étant joignable et connecté à tout moment, les cadres bousculent les frontières séparant les deux lieux de leur vie.

Ils signent ainsi :

  • L’irruption du pro dans le perso : 43% des voyageurs haut de gamme emmènent toujours leur équipement professionnel utilisable à distance en vacances ou en week end  (61% quelquefois). Ils les utilisent le soir, le week end, pendant les vacances… et même dans leur lit avant de dormir (27%), voire au cours d’un repas privé (18%),
  • et son corollaire, l’irruption du perso au travail, revendiqué au nom d’un contrat moral tacite avec son employeur : il est normal que j’ai des activités personnelles pendant mon temps de travail puisque je travaille également à la maison (45% des français). Ainsi, 33% des interviewés passent au moins une demi-heure par jour à surfer sur internet pour des besoins personnels – lire les news, réserver ses vacances, consulter ses comptes bancaires, ou regarder sa page Facebook. La réalité dépassant probablement largement l’aveu de nos voyageurs haut de gamme.
  • Autre tendance forte de ce phénomène, l’utilisation d’équipements personnels à des fins professionnelles, plus ou moins favorisé par les entreprises sous le nom de BYOD (ou Bring Your Own Device – « apporte ton propre appareil »). Ce sont ainsi 80% des cadres qui, même non-équipés par leur entreprise, parviennent tout de même à se connecter depuis leurs équipements personnels (smartphone, PC de la maison..) !

C’est donc de moins en moins le lieu de travail qui compte mais plus le moment du travail. Ne vous demandez plus  si vous êtes au travail ou à la maison, mais bien si vous êtes  dans un temps de travail ou dans un temps privé, rythmique alternant connexions et déconnexions quel que soit l’endroit où vous vous trouvez.

Le grand écart entre émergents et économies développées

Zoomons un peu : la donne n’est pas la même pour les pays émergents – Brésil, Chine – que pour les pays développés – France, Allemagne, Royaume-Uni, Etats-Unis, Australie.

Brésiliens et Chinois ont adopté ces nouveaux modes de travail et de vie avec enthousiasme. 81% des chinois estimant par exemple que ces outils permettent de passer davantage de temps en famille ou avec des proches.  Les cadres des pays émergents sont d’ailleurs ceux qui perçoivent le moins les éventuels effets négatifs du « blurring » :

  • 66% estiment que ce n’est pas vraiment une source de stress, et la même proportion que cela ne nuit pas à la vie privée.
  • Ce sont aussi eux qui travaillent le plus dans des situations privées (100% au moins rarement !) et qui surfent le plus pour des raisons perso au bureau (99% au moins rarement).
  • Les brésiliens mélangent même allégrement leurs contacts pro et perso sur Facebook (66%), ils sont même 39% à juger que le changement dans leur organisation vie pro/vie perso est très positif.

  Comment expliquer cet enthousiasme pour le blurring dans les pays émergents ?

  • On peut bien sûr considérer l’âge des cadres bien sûr – plus jeunes, plus technophiles et rompus aux nouveaux outils – les technologies font partie intégrante de leur vie.
  • Mais cela n’explique pas tout, un certain rapport aux technologies, à la confiance dans un avenir toujours plein d’opportunités – pour eux-mêmes comme pour leur économie, peut éclairer leur perception très positive du changement qui s’opère dans l’organisation de leur vie.

 

C’est un autre jeu qui se joue dans les pays développés, où une grande ambivalence règne lorsque l’on évoque l’effacement des frontières entre la vie privée et la vie professionnelle.  Cette confusion est vécue comme très perturbante :

  • 85% des américains (et 61% des français) pensent que posséder un équipement professionnel utilisable à distance nuit à la vie privée.  Un quart des américains va même jusqu’à faire leurs emails professionnels en cachette de leurs proches !
  • De toutes les populations, Français et Allemands ont l’opinion la plus négative quant au fait de posséder un équipement pro utilisable à distance :
    - 59% des français et 62% des allemands pensent que c’est une source de stress.
    - Ils sont d’ailleurs moins équipés, et déclarent moins pratiquer le « blurring », signe d’un phénomène de « présentéisme » bien français ?
    - Ils sont d’ailleurs la moitié à se sentir coupables de ne pas passer plus de temps avec leurs proches.
  • Certaines entreprises prennent des initiatives dans ce sens : Volkswagen coupe ses serveurs emails soirs et week end, et les sièges d’entreprise offrant un espace de sieste-déconnexion à leurs salariés se multiplient -  l’avenir dira si ces espaces sont réellement utilisés ou si leur simple présence suffit à rassurer les cadres sur la possibilité de déconnecter un peu.

Plus matures vis-à-vis des technologies, et plus critiques aussi, les voyageurs haut de gamme des pays développés commencent à se rendre compte des conséquences que ce phénomène implique sur le long terme. Sous un double feu de reproches – celui de Madame (ou Monsieur) et celui du big boss -  la connexion permanente perd de sa superbe, au risque d’en devenir presque aliénante.  64% ont l’impression de ne jamais quitter leur travail.

Vers un futur équilibre 

Pour autant, aucune population interrogée ne prédit un retour en arrière. Ils sont même 89% à penser que le temps passé à travailler pendant leurs moments privés restera stable ou augmentera dans les années à venir.

D’ailleurs, le phénomène de blurring est-il réellement si nouveau ? Si l’on y regarde de plus près, les outils technologiques ne sont pas seuls responsables de cette mutation des modes de travail :

  • La distinction vie privée / vie professionnelle est en fait une réalité assez récente. Historiquement, elle n’a pas plus de 150 ou 200 ans, lorsque les lieux de vie et les lieux de production se sont physiquement éloignés au moment de la Révolution Industrielle. Cette frontière n’a aucun sens par exemple pour le paysan sous l’ancien régime. [1]
  • Cette distinction a-t-elle d’ailleurs déjà eu un sens pour les populations à hauts revenus ? Les « cercles dirigeants » n’ont-ils pas toujours allégrement mélangé leurs vies personnelles et professionnelles ? Ce qui se passait jadis au club de golf ou au Rotary Club se serait tout simplement déporté sur les réseaux sociaux, les emails et les messageries instantanées.

Pas une révolution donc, mais une évolution de modes de vie probablement plus anciens qu’on ne le croit, vers une redéfinition des temps et des lieux de travail, où « temps connecté = temps de travail », peu importe le lieu.

 

La montée en puissance de nouveaux espaces, mêlant activités pro et perso, en est le meilleur exemple : l’idée de Tiers Lieu [2], espace autre que la maison ou le bureau, est au cœur de cette tendance. Prenons Starbucks, ou un transat près d’une piscine d’hôtel : ces lieux sont conçus pour pouvoir s’y détendre et y travailler dans le même temps, au gré des impératifs et des responsabilités de chacun.

Cela suppose un apprentissage, celui de la maîtrise de ses temps de connexion et déconnexion, les voyageurs haut de gamme seront probablement les premiers à défricher la voie vers ce nouvel équilibre. A chacun d’apprendre à se mettre en mode « on » ou « off ».


[1] Histoire de la vie privée sous la direction de Philippe Aries et George Duby

[2] The Great Good Place, Ray Oldenburg, 1989

Fiche technique :

Enquête en ligne menée auprès d’un échantillon de 2.252 voyageurs entre le 27 juin et le 6 août 2013, clients de l’hôtellerie milieu et haut de gamme, âgés de 25 à 65 ans. Elle a été conduite dans 7 pays à travers le monde : France, Allemagne, Angleterre, Etats-Unis, Brésil, Australie & Chine. 

Xavier Legentil

Directeur Programmes Stratégiques et Développement, Ipsos Loyalty

Aurélie Theron

Léa Turquier

Directrice du Digital & Innovation Center of Excellence Ipsos (en France)

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