Nouvelles technos, le monde du "no regret"

Si l'on relève souvent dans l'opinion une certaine nostalgie et la tentation du "c'était mieux avant", cette tendance ne concerne pas les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Dans ce domaine, l'attrait de la nouveauté et leur assimilation très rapide dans la vie quotidienne emportent une très large adhésion.  Interview croisée de Raphaël Berger,  Directeur de Clientèle Ipsos MediaCT et de Bruno Schmutz, Directeur Général Ipsos MediaCT, pour Ipsos Flair 

L’absence de regret serait la nouvelle norme de la société. N’est-ce pas paradoxal alors que le sentiment de nostalgie n’a jamais été aussi fort, comme le montre par exemple l’engouement récent pour le vintage des années 1960 ?

Raphael Berger – Avant toute chose, il convient de définir ce qu’on entend par nostalgie et par regret. Effectivement, il y a dans la notion de regret une idée de nostalgie, les mots sont, partiellement cependant, synonymes. Vous évoquez le retour des années 1960 – qui d’ailleurs semble s’estomper ces derniers temps : la nostalgie n’est pas une analyse structurante de notre société, car dans toute société se diffuse toujours un sentiment du « c’était mieux avant ». C’était le cas au début de l’Empire Romain quand on évoquait l’âge d’or de la République, ce fut le cas à la Renaissance en évoquant Rome, le moyen-âge romantique au 19ème siècle. Je vous renvoie à la morale du dernier Woody Allen Midnight in Paris, qui repose sur ce principe.

La notion de regret est plus complexe : c’est en premier lieu l’envie d’un retour du passé, mais elle exprime aussi le fait de ne pas avoir accompli dans le passé une action personnelle. Le regret découle de ses propres actions : l’individu construit ses regrets quand il subit, impuissant, la nostalgie.

Pour répondre maintenant à votre première question, dans le domaine qui nous concerne ici, les médias et les nouvelles technologies, il n’y a pas l’ombre d’un regret, bien au contraire ! Certes, on peut voir apparaître certains produits rétrofuturistes, comme la télévision cathodique LG rétro série 1 au look 60’s ou le kit « main prise » pour iPhone, mais ceci relève de l’anecdote.

Selon vous, personne n’éprouve de regret du monde sans Internet ?

Bruno Schmutz – Je ne partage pas tout à fait l’opinion qui vient d’être exprimée. La nostalgie est certes éternelle, mais l’engouement pour l’innovation l’est autant ! A chaque période de l’histoire, les individus se sont enthousiasmés pour le progrès technologique.

Naturellement, la révolution numérique en cours apporte une série de bienfaits indiscutables : accessibilité des contenus, rapidité, gratuité…etc. Ces innovations se diffusant sur des marchés libres, il va de soi que leur succès provient de leur capacité à satisfaire une demande, à répondre à un besoin… Si les consommateurs n’y trouvaient aucune satisfaction, s’ils n’en tiraient aucun bénéfice, elles échoueraient. Par construction, ces progrès ont lieu parce que les individus non seulement les acceptent, mais les désirent. La vitesse de plus en plus rapide à laquelle se diffusent les innovations renforce cette idée. Comment prétendre qu’une évolution aussi ardemment soutenue et intégrée par les consommateurs peut être simultanément regrettée ?

Evidemment, la réponse change peut-être si l’on déplace le point de vue ; si l’on n’adopte plus celui du consommateur, mais celui des marques ou des institutions, par exemple. En effet, les terminaux et les réseaux numériques ont démultiplié le pouvoir de la foule, qui se connecte, échange, juge, commente, partage, pirate… L’opinion est devenue plus experte, plus libre, plus insaisissable. Les sources d’autorité traditionnelles s’en trouvent déstabilisées. La dynamique participative permise par Internet est une opportunité d’échange, et donc de rapprochement. C’est aussi, et avant tout, un rééquilibrage des rapports de force.

Peut-être certaines de ces autorités regrettent-elles la période prénumérique, lorsque les rapports étaient plus unilatéraux, moins conversationnels. Lorsque le consommateur attendait qu’une offre soit mise sur le marché pour y accéder ; lorsqu’il acceptait d’en payer le prix, voire de payer « tout court »…

Raphael Berger – Personnellement, je pense que personne, au fond, ne souhaite revenir au monde « d’avant ». Ce n’est ni souhaitable, ni possible. Les jeunes générations (moins de 20 ans) ont toujours connu Internet, le téléphone mobile, … Certes, elles peuvent avoir une nostalgie amusée pour un téléphone à cadran, mais supprimez le Smartphone d’un adolescent pendant une semaine et vous le constaterez par vous-même : le retour en arrière est inimaginable.

Le constat est aussi vrai, et plus intéressant, pour les générations qui ont connu le monde analogique, soit les personnes d’au moins 35 ans : comme les septuagénaires actuels, qui se sont parfaitement habitués à la diffusion massive de la télévision et du téléphone au début des années 1970 – alors qu’ils avaient une trentaine d’années –, ces individus ne regrettent pas les technologies précédentes, les pratiques médias d’avant Internet. Quand elles ont le choix, elles vivent en 2011, pas en 1991.

Prenons l’exemple de l’écoute de la musique : certes, le vinyle (le disque 33 t.) survit, il a même un peu progressé dans les rayons de la Fnac depuis dix ans, mais acheter un vinyle, ce n’est pas du regret, c’est de la distinction ! C’est cher, c’est fabriqué à partir de pétrole, c’est lourd, cela prend de la place, c’est fragile. En clair, cela n’a aucun avantage face à la musique en ligne. Donc, ça marche comme produit de luxe. A côté, Deezer vise un million d’abonnés payants, Spotify marche aussi très bien et l’on ne mesure pas le téléchargement illégal. Bref, pour 5 à 10 € par mois, le consommateur accède à des millions de titres, de manière illimitée, même sur son téléphone mobile. Au final, personne ne regrette vraiment un 33 t. à 20 € et le marché physique – sauf peut-être les disquaires…

Le cas des jeux vidéo en est une autre illustration. Les premières consoles datant de la fin des années 1970, certains joueurs de trente ou quarante ans se rappellent avec nostalgie leur première console Atari et Pac Man, leur première Game Boy et les Pokemon. La célébration actuelle (exposition au Grand Palais fin 2011, celle des Arts et Métiers en 2010, le court métrage Pixel en 2010, etc.), tout en institutionnalisant un loisir – je dirais même, un « entertainment » – underground, est d’abord le révélateur d’une nostalgie de l’enfance de ces « gamers » adultes. Mais pas d’un regret pour ces consoles 8-bit.

Finalement, qui va sincèrement regretter l’Internet en bas débit, lorsqu’il fallait attendre plusieurs minutes pour recevoir ses emails ? Qui souhaite sincèrement revenir au Minitel et ne plus recevoir que deux chaînes de télévision contrôlées par l’ORTF ? Seul Rousseau regretterait cela, mais à qui pourrait-il prendre l’envie de marcher à quatre pattes ?

Bruno Schmutz – C’est incontestable, le numérique donne plus : plus de contenus, d’informations, plus de chaînes de télévision, plus d’échanges, de commentaires, plus de contacts, plus « d’amis ». Cette course vertigineuse répond-elle toujours à un besoin ? Prenons l’exemple du livre numérique, susceptible de contenir des milliers d’ouvrages. Le livre numérique, bibliothèque personnelle ambulante. Quel en est le bénéfice réel ? Un très grand lecteur lit 30 livres par an, et jamais plus de quelques-uns simultanément.

Grâce au numérique, le consommateur en a « plus », mais il en est de même pour les marques. Elles constituent et actualisent en permanence leurs bases de données, gardent en mémoire le comportement du consommateur, ses recherches, ses dépenses, ses déplacements… Les individus sont de plus en plus enregistrés, profilés, localisés. Le développement du numérique fait donc également surgir de nouvelles préoccupations, de nouvelles craintes liées, par exemple, au respect de la vie privée.

Le numérique rend tous les contenus accessibles tout de suite, tout le temps. Il fournit beaucoup « plus », beaucoup « plus vite ». Là encore, si cette offre rencontre un tel succès, c’est qu’elle répond à une demande. Il est difficile d’imaginer que le consommateur regrette des usages, alors qu’il les développe avec une rapidité tout à fait inédite. Plus de 30% des Français disposent désormais d’un Smartphone, le temps passé sur l’Internet mobile ne cesse de croître. Les tablettes existent depuis à peine deux ans et déjà 10% des américains en sont équipés. Pourtant, certains individus commencent à sentir les contre-effets de cette course de vitesse effrénée. La tendance « slow » apparaît, lenteur et douceur font l’objet de nouveaux éloges. Et si l’on faisait une pause ?

Un dernier point. « Plus » ne signifie pas toujours « mieux ». L’une des tendances fortes qui accompagne le numérique est le développement du multi-tasking. Le multi-équipement des individus les conduit à réaliser plusieurs tâches simultanément. Par exemple, un jeune regarde une série TV et consulte simultanément sa page Facebook sur son PC ; voire, regarde une série sur un poste de télévision, consulte sa page Facebook sur son PC et téléphone simultanément. Cette agilité est à la fois étonnante et intrigante. Quelle est la capacité mentale, intellectuelle d’un individu à conduire ainsi plusieurs tâches en parallèle ? Son expérience est probablement à la fois plus intense et plus superficielle. La simultanéité de ses activités exige un niveau certain de concentration, mais cette concentration devient, paradoxalement, dispersée. Faut-il s’en réjouir ? Faut-il le regretter ?

Raphael Berger – Notre société est celle de l’hyper-activité et de l’hyper-choix, provoqués par l’infinie démultiplication des offres. De ce point de vue, la société numérique augmente les risques de regret. Plus les alternatives sont nombreuses, plus le risque est grand de regretter son choix !

Avoir des regrets, c’est se dire qu’on n’a pas tout fait, qu’on a raté quelque chose. Il faut avoir tout testé, justement pour se dire « pas de regret ». C’est ce qu’explique très bien Baudrillard : les individus sont mus par « une curiosité généralisée (…), par une hantise diffuse – c’est la fun morality ou l’impératif de s’amuser, d’exploiter à fond toutes les possibilités de se faire vibrer, jouir ou gratifier40 ». Ce phénomène est général et s’applique parfaitement aux comportements culturels et médias : tout tester, découvrir toujours plus, c’est à la fois une tendance positive – ne pas s’enfermer dans ses goûts, aller vers l’inconnu – et une tendance négative – butiner, zapper sans rien approfondir. La vérité est évidemment entre les deux, subjective et personnelle. Tout est question d’équilibre entre les deux tendances !

Au final, cette idée du « no regret » est peut-être plus forte dans les pratiques médias et culturelles car les innovations dues aux nouvelles technologies ont été très rapidement assimilées dans nos vies quotidiennes. Et aussi, peut-être, parce que finalement, même si on faisait très bien sans, c’est mieux avec ! Donc, pas de regret…

Bruno Schmutz

Directeur Général, Ipsos MediaCT

Raphaël Berger

Bruno Schmutz

Directeur Général, Ipsos MediaCT

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