L’après-crise en Martinique : un bilan mitigé porteur d’attentes et d’inquiétudes.

05 mai 2009 - 

Les études menées par les équipes d’Ipsos dans les DOM au lendemain du conflit social aux Antilles révèlent que si Martiniquais et Guadeloupéens se montrent tous inquiets des conséquences essentiellement économiques de la crise à court terme, et tandis que les Guadeloupéens s’attachent avant tout aux bénéfices sociaux et identitaires de la mobilisation, les Martiniquais continuent de s’inquiéter, voire de douter, de la capacité de leur île à vivre des jours sensiblement meilleurs.


Au sommaire de ce numéro spécial :

 

Cette lettre d'information trimestrielle est livrée gratuitement, au format PDF, à ceux qui en font la demande : envoyez-nous simplement un mail à Cynthia Pachovski, directrice Ipsos Dom et responsable de la publication de cette lettre : cynthia.pachovski@ipsos.com

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Sondage Ipsos

 

Suite aux 4 semaines de grève et de mobilisation, et une semaine après la signature des accords sur les bas salaires et la baisse des prix, les Martiniquais nous ont livré leur bilan de la crise, mais aussi leurs espoirs et inquiétudes…

L’approbation majoritairement exprimée par la population martiniquaise quant aux résultats obtenus après un mois de revendication et de négociations revêt un caractère essentiellement rationnel, centré sur des attentes tangibles et immédiates, et non pas, comme c’était le cas en Guadeloupe, sur le bénéfice émotionnel et fédérateur du combat collectif.

 

Un enthousiasme sociétal contrasté

 

Certes :

 

 

 

 

  • 71% des Martiniquais interrogés estiment que la mobilisation " en valait la peine" ;
  • 68% que les Martiniquais pourront plus facilement s’exprimer sur leurs problèmes dans les mois à venir ;
  • Et 63% que cela impulsera une valorisation de l'identité culturelle de la Martinique ;
  • Ils sont également 58% à penser que leur pouvoir d’achat personnel devrait s’améliorer à court terme ;
  • Enfin, la confiance envers la situation générale de l’île gagne 9 points depuis novembre (cf. bulletin de conjoncture Ipsos Dom). 

Mais...

  • L’effet de cohésion sociale est beaucoup moins massif qu’en Guadeloupe : "seulement" 42,5% des Martiniquais croient à un rapprochement sur le long terme entre les différentes composantes de la société (contre 60% en Guadeloupe), et 39% que rien ne changera  (26% en Guadeloupe) ;
  • Plus d’un tiers des Martiniquais doutent que leur pouvoir d’achat s’améliore ;
  • Et 66% restent inquiets pour la situation économique et sociale de l’île (contre 54% en Guadeloupe) ;
    • Seulement 47% des Martiniquais s’attendent à ce que les conditions de vie s’améliorent à long terme, contre 68% en Guadeloupe (16% s’attendent même à ce qu’elles empirent,  contre moins de 7% en Guadeloupe).

Ce bilan mitigé n’altère pas pour autant (peut-être de ce fait ?) la détermination des Martiniquais : 78% se disent prêts à soutenir un nouveau mouvement de contestation sociale (contre moins de 60% historiquement), comme, rappelons-le, 80% des Guadeloupéens. La moitié d’entre eux se disent même prêts à y participer.

 

La conscience d’un lourd tribut économique à payer

Sans poussée d’enthousiasme identitaire aussi marquée qu’en Guadeloupe,  ce sont  les inquiétudes économiques qui prennent le pas en Martinique où elles se révèlent donc bien supérieures :

  • 82% des Martiniquais s’attendent à de nombreux licenciements à court terme (contre 75% en Guadeloupe) ;
  • 72% pensent que de nombreuses entreprises vont fermer (contre 63% en Guadeloupe) ;
  • Et 65% que l’économie sera moins dynamisée par le tourisme (+11% points vs la Guadeloupe).

De la même façon, les perspectives de développement à long terme n’apparaissent pas aussi évidentes et aussi fédératrices aux Martiniquais.

  • Car si une majorité d’entre eux (56%) voient la production locale évoluer positivement, on est loin de l’espoir qu’elle suscite chez les Guadeloupéens (dont 80% croient à son développement) ;
  • Parallèlement, moins d’un tiers des Martiniquais s’attendent à ce que la santé des entreprises s’améliore ;
  • Plus inquiétant encore, près de 60% des Martiniquais s’attendent à ce que le chômage augmente à long terme, c'est-à-dire bien au-delà de l’impact de la crise et des semaines d’inactivité qu’elle a induite.

 

Les Priorités d’action

Aussi les priorités d’action qui se dessinent, bien que globalement en phase avec celles des Guadeloupéens, n’apparaissent-elles pas ici aussi tranchées...

Dans ce nouveau contexte économique fragilisé par la crise, les priorités d’action exprimées portent d’abord massivement sur l’emploi. En revanche, le développement de l’économie locale et la baisse des prix arrivent sensiblement derrière.

 

  

Martinique

Guadeloupe

1) L’emploi

80%

81%

2) Les entreprises et la production locale

64%

74%

3) Les prix

60%

66%

 

Les priorités d’action pour favoriser l’emploi

 

  

1ère priorité

Trois 1ères priorités

  

Martinique

Guadeloupe

Martinique

Guadeloupe

Favoriser les départs à la retraite

23%

16%

58%

52%

Améliorer l’éducation et la formation des jeunes

22%

26%

51%

59%

Faciliter la mobilité des jeunes mais aussi leur retour sur l’île

17%

20%

58%

63%

 

Parallèlement les Martiniquais sont sensiblement plus nombreux (39% vs 26 en Guadeloupe) à estimer prioritaire, pour agir favorablement sur l’emploi, d’accorder plus de subventions ou d’exonérations de charges aux entreprises pour qu’elles embauchent. 
En revanche, donner la priorité à l’embauche aux Martiniquais n’est une priorité que pour 38% d’entre eux…contre 59% pour les Guadeloupéens.

 

Les priorités d’action pour favoriser l’économie locale

 

 

1ère priorité

Trois 1ères priorités

 

Martinique

Guadeloupe

Martinique

Guadeloupe

Valoriser la production locale à l’export

18%

22%

43%

54%

Aider les entreprises en difficulté

11%

14%

38%

37%

Développer le petit commerce et les marchés traditionnels

13%

14%

36%

41%

Développer les zones franches

12%

10%

35%

34%

 

Si les Martiniquais s’avèrent moins tranchés quant aux pistes à privilégier pour favoriser le développement de l’économie locale, ils se révèlent plus  consensuels et déterminés concernant les actions à mener sur les prix.

 

Les priorités d’action pour favoriser la baisse des prix

 

 

1ère priorité

Trois 1ères priorités

 

Martinique

Guadeloupe

Martinique

Guadeloupe

Imposer un contrôle des prix sur les produits de première nécessité

28%

27%

61%

64%

Baisser les prix des services publics

15%

15%

54%

51%

Diminuer ou supprimer les taxes (TVA, octroi de mer…)

24%

16%

49%

41%

Subventionner davantage la production locale pour qu’elle soit moins chère

12%

13%

42%

35%

 

Une attente de cadrage institutionnel local

Si comme les Guadeloupéens, les Martiniquais sont généralement très critiques et s’impliquent peu dans le champ du débat politique, la crise a en revanche révélé chez eux et ce, de façon atypique, une attente sensible de renouveau de leadership et de cadrage par le pouvoir politique institutionnel local.

  • Une majorité des Martiniquais pensent que le débat politique sur l’avenir de la Martinique va évoluer positivement à long terme ;
  • 47% font du fonctionnement politique local une priorité de développement pour l’île ;
  • 74% souhaitent demeurer un département français, dont 60% avec une plus grande autonomie de décision locale ;
  • Sceptiques à l’égard du gouvernent français, 49% pensent qu’il ne s’intéressera pas davantage au sort des DOM (contre 35% pour les Guadeloupéens).

Toutefois, derrière l’opportunité qui se dessine, le pouvoir politique local doit encore faire ses preuves : les Martiniquais se fient d’abord à eux-mêmes et leurs proches (24%) pour changer les choses, tandis que le collectif du 5 février n’arrive qu’en seconde position (18%) juste devant le Conseil Régional (11%), le Gouvernement (11%) et leur Mairie (8%).

En Martinique comme en Guadeloupe, la crise catalyse l’ambivalence de fond entre les espoirs de rééquilibrages sociaux d’une part et les inquiétudes économiques massives d’autre part. Jusqu’ici, aux yeux de l’opinion publique antillaise, les impératifs sociaux et économiques ne s’avèrent jamais conciliés à travers un modèle de développement cohérent, fédérateur et porteur d’avenir qui, manifestement donc, reste à inventer.

Si Martiniquais et Guadeloupéens se montrent tous inquiets des conséquences essentiellement économiques de la crise à court terme, et tandis que les Guadeloupéens s’attachent avant tout aux bénéfices sociaux et identitaires de la mobilisation, les Martiniquais continuent de s’inquiéter, voire de douter, de la capacité de leur île à vivre des jours sensiblement meilleurs.

Aussi ces derniers manifestent-ils le sentiment d’une victoire partielle et mitigée, qui laisse un goût d’inachevé ou, pour les plus optimistes, qui présage d’une longue route encore à parcourir.

L’urgence nous semble ici de ne pas laisser la frustration d’un bilan mitigé s’installer et de répondre, comme en Guadeloupe mais pour des raisons différentes, aux impératifs suivants :

  • substituer à la relative satisfaction conjoncturelle de ces revendications et aux inquiétudes économiques massivement exprimées un projet socio-économique global, structuré et fédérateur ;
  • organiser le débat politique et social permettant d'y déboucher ;
  • sur un plan micro-économique (les entreprises, les services, les marques,…), développer ou régénérer une démarche dynamique, impliquée, pro-active et innovante.

Photos de Samuel Vaugirard.

Fiche technique

Sondage réalisé par téléphone en Martinique du 17 au 21 mars 2009 auprès d’un échantillon représentatif de 400 Martiniquais âgés de 15 ans et plus, quotas sur sexe, âge et PCS interviewé, après stratification par zone géographique



Cynthia Pachovski-Jalleau
Direction Générale (Ipsos DOM)
cynthia.pachovski@ipsos.com



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